Le soleil s’est couché sur les jardins d’Aranjuez

par Daniel Cologne

Dans une confidence faite à Caulaincourt (1), Napoléon Ier avoue l’importance de ses lectures historiques de jeunesse. Forgerons de sa destinée, les souvenirs d’Alexandre, de César et de Charlemagne l’ont hanté durant la campagne d’Égypte, la grisante période du Consulat où il goûte l’euphorie supplémentaire d’être « épargné par le poignard de Brutus » (2), et sous les voûtes de Notre-Dame de Paris, en ce 2 décembre 1804 qui le sacre nouvel empereur d’Occident.

En 1806, Napoléon abolit le Saint-Empire romain germanique. L’abaissement des Habsbourg : telle est la constante ambition de la politique extérieure française depuis le XVIe siècle. Louis XIII, par Richelieu interposé, et Louis XIV prolongent la géopolitique de François Ier, souverain catholique signataire d’un traité avec le sultan turco-musulman contre Charles Quint, le plus illustre des Habsbourg.

Dans les obscurs replis du « grand dessein » napoléonien se cache l’espoir d’un vaste ensemble de territoires comparable aux possessions de la dynastie catholique et austro-espagnole, que Napoléon déteste, mais qui le fascine. L’Empereur rêve secrètement d’un empire où « le soleil ne se couche jamais ».

En 1795, la France annexe les Pays-Bas autrichiens, c’est-à-dire grosso modo les actuelles Belgique et Hollande. Napoléon n’est encore que le général Bonaparte, avec pour embryon de légitimité sa victoire sur les Anglais à Toulon (1793).

Une fois parvenu au pouvoir, Napoléon tient aux plats pays comme à la prunelle de ses yeux. En 1814 encore, il confie à ses maréchaux que, s’il accepte volontiers de rétrocéder une partie du terrain conquis par lui-même, rendre la France plus petite qu’il l’a trouvée lui est une perspective insupportable.

Cet indéfectible attachement à la zone septentrionale de l’Empire, dans la conquête de laquelle Napoléon n’est pour rien, invite à la comparaison avec les Habsbourg à la fois haïs et admirés, et notamment avec Charles Quint, qui naît à Gand en 1500 et fait de Bruxelles sa capitale.

Les successeurs habsbourgeois de Charles Quint dotent Anvers d’un statut stratégique que la cité portuaire flamande retrouve en 1806, comme pièce maîtresse de la politique napoléonienne anti-anglaise (le Blocus continentale).

Philippe II, fils de Charles Quint, concrétise pendant six décennies (1580 – 1640) le projet d’une péninsule ibérique unifiée, rassemblant le Portugal et l’Espagne en un seul royaume. Telle est aussi la vision de Napoléon. L’Empereur expédie Junot (3) en terre lusitanienne en 1807. La Grande Armée s’y enlise, comme dans l’Espagne voisine. En 1811, consécutivement à l’intervention de Wellesley (4), entre-temps devenu ministre britannique des Affaires étrangères, le Portugal est placé sous le contrôle militaire de l’Angleterre tandis que des émeutes anti-françaises éclatent à Madrid, Séville et Cadix.

Regardons une carte d’Europe de 1811. L’Empire français est dans sa plus grande expansion. On observe aisément que « la longueur de ses côtes dépasse celle des frontières terrestres » (5). Napoléon tente de contenir la Russie par le traité de Tilsit de 1807 et l’Autriche par son mariage avec Marie-Louise de Habsbourg en 1810, après la répudiation de Joséphine. L’Italie lui appartient. Il envisage même de transférer le Saint-Siège à Paris. Selon le mot de Chateaubriand, « un pape payé sur sa liste civile l’aurait charmé » (6).

Le triomphe de Napoléon serait complet s’il pouvait mettre la main sur la péninsule ibérique et ipso facto sur les colonies portugaises et espagnoles. Seuls le Paraguay et l’Argentine se sont déjà émancipés de la tutelle hispanique. Mais c’est en Espagne que, Trafalgar excepté (1805), Napoléon va connaître ses premiers grands revers et voir la roue de la fortune commencer à tourner en sa défaveur. Infléchis vers l’océan dans la géographie symbolique de l’Europe, le Portugal et l’espagne sont les incontournables bastions d’une thalassocratie mondiale telle que la rêve l’Empereur. À Madrid, la dynastie régnante des Bourbons est en crise. Sous-estimant le sentiment national espagnol et sa capacité d’alimenter une guerilla d’usure (7), Napoléon est de plus en plus tenté d’intervenir dans le pays instable où le roi Charles IV ne fait plus autorité.

Au printemps 1808, une violente insurrection éclate à Aranjuez. Bien connue pour sa résidence royale et ses jardins à la française, cette localité de la province de Madrid a inspiré à Joaquin Rodrigo (1901-1999) un célèbre concerto. Sur celui-ci, un chanteur à la mode des années soixante a mis des paroles. On pourrait, dit-il, prendre les roses d’Aranjuez

« Lorsque le soir descend

Pour des taches de sang »

Les événements d’Aranjuez accentuent la précarité du pouvoir de Charles IV. De surcroît, ce dernier doit affronter l’hostilité de son fils aîné Ferdinand VII, héritier du trône. Napoléon envisage de plus en plus sérieusement la substitution de la famille Bonaparte à la dynastie chancelante des Bourbons d’Espagne.

Mal renseigné par ses agents, abusé par le bon accueil que les Espagnols avaient réservé à Junot quand il traversait le pays pour faire route vers le Portugal, sous-estimant le sentiment national ibérique et l’attachement des Espagnols à la monarchie bourbonienne, se croyant attendu comme une sorte de sauveur messianique dans un royaume rongé par la décrépitude et l’anarchie, Napoléon envoie Murat (8) comme lieutenant-général chargé de rétablir l’ordre dans la Péninsule

Mais une rumeur insistante se met à circuler. Les Français auraient l’intention d’enlever les deux autres enfants de Charles IV. La révolte éclate avec violence le 2 mai 1808. Tout aussi terrible est la répression conduite, dès le lendemain, par Murat, dont les soldats laissent impitoyablement plusieurs centaines de morts sur les pavés de Madrid (9). Cette tragédie provoque l’abdication collective des Bourbons d’Espagne. Napoléon place son frère aîné Joseph Bonaparte sur le trône.

C’est le début de la politique dynastique de Napoléon qui fait monter sur la plupart des trônes européens des membres de sa famille : ses frères Jérôme et Louis respectivement en Westphalie et en Hollande, sa sœur Élisa en Italie (10), et jusqu’à des parents par alliance comme Murat.

Toutefois, si les Bourbons d’Espagne ont cédé leurs droits sur la couronne, le peuple espagnol ne cède, quant à lui, pas le moindre pouce de terrain tout au long d’une guérilla dont l’issue est déjà préfigurée par la bataille de Bailén (22 juillet 1808). Le général français Dupont y subit une défaite analogue à celle que Junot essuya à Cintra, au Portugal, la même année.

En la personne de Ferdinand VII, les Bourbons sont rétablis sur le trône d’espagne en 1814. Les héros de la Grande Armée ne sont déjà plus, selon le mot d’Alfred de Vigny, que « les restes d’une race gigantesque » (11). La première grande erreur de Napoléon fut de ne pas prévoir que la péninsule ibérique pouvait se révéler une « gigantesque fosse dans laquelle tout – prestige, armée, gloire, sécurité, alliance et espérances de paix – allait se précipiter » (12). l’année 1808 marque, dans l’épopée militaire napoléonienne, le commencement de la fin. Les tragiques événements du printemps de Castille jettent dans le ciel de l’Empire français les premiers rougeoiements du crépuscule.

Notes

1 : Armand de Caulaincourt (1773-1827) fut notamment ambassadeur en Russie de 1807 à 1811 et ministre des Affaires étrangères de 1813 à 1814 et en 1815.

2 : Le Songe de l’Empereur, numéro hors série du Figaro, 2002, p. 64.

3 : Jean-Andoche Junot (1771-1813). Aide de camp de Bonaparte en Italie en 1796, général en Égypte en 1799, il se tua dans un accès de folie après avoir dû capituler au Portugal.

4 : Richard Wellesley (1760-1842) étendit la suzeraineté britannique en Inde, dont il fut le gouverneur général de 1797 à 1805. Après la mort de Napoléon, il fut à deux reprises Lord-lieutenant d’Irlande entre 1821 et 1828 et 1833 – 1834. Il est le frère d’Arthur Wellesley (1769-1852), duc de Wellington, prince de Waterloo.

5 : Le Songe de l’Empereur, op. cit., p. 65.

6 : Chateaubriand, Vie de Napoléon, Le Livre de poche, 2002. Il s’agit de la réédition des livres XIX à XXIV des Mémoires d’outre-tombe, avec une préface de marc Fumaroli sur les relations de l’Empereur et de l’écrivain.

7 : L’origine du mot remonte à ces événements.

8 : Joachim Murat (1767-1815) épouse une des sœurs de Napoléon, Caroline Bonaparte en 1800 et devient roi de Naples en 1808 sous le nom de Joachim Ier.

9 : Ces sanglantes journées (Dos e Tres de Mayo) ont inspiré le peintre Francisco de Goya y Lucientes (Saragosse, 1746-Bordeaux, 1828).

10 : Elle devient grande-duchesse de Toscane. Le grand-duché de Toscane est un remodelage napoléonien de l’ancien royaume d’Étrurie.

11 : Cité dans Jean-Claude Damamme, Les Soldats de la Grande Armée, Paris, Éditions Perrin, coll. Tempus, 2002.

12 : Le Songe de l’Empereur, op. cit., p. 32.

P.-S.

Paru dans L’Esprit européen, n° 13, hiver 2004-2005.

Léopold II et le château de Laeken

par Daniel Cologne

  Connue pour sa résidence de la monarchie belge, la commune de Laeken compose avec celle de Jette le nord-ouest de la banlieue bruxelloise. Le comté de jette couvrait autrefois ce secteur demeuré rural jusque vers 1850 et imprégné de ferveur chrétienne. L’église Notre-Dame de Laeken abrite la crypte royale. De nombreuses hautes personnalités de la vie bruxelloise se sont fait inhumer dans le cimetière laekenois pour jouir post mortem de l’honorifique voisinage des souverains.

 Tout cela est raconté avec talent, dans un superbe opuscule richement illustré, par un spécialiste de l’histoire locale (1). Ses recherches ont été couronnées d’un doctorat obtenu à l’Université de Louvain-la-Neuve (1998).

 L’origine du château de Laeken remonte à l’époque des Pays-Bas autrichiens. Entre 1782 et 1784, les représentants de l’empereur habsbourgeois Joseph II l’érigent en résidence principale sur les terres de la future Belgique.

 L’historien précise : « Nos gouverneurs généraux firent aménager à Laeken un domaine digne d’eux. Ils l’appelèrent Schoonenberg (Baumont), nom sous lequel ils avaient voyagé précédemment incognito. De plus, cette dénomination n’était pas sans rappeler celle de Schönbrunn “belle fontaine” en allemand, résidence viennoise de leur impérial et royal beau-frère Joseph II. Malheureusement, la guerre leur permit peu de jouir de leur villégiature laekenoise, mise sous séquestre par l’occupant français. Alors que des démolitions avaient commencé, le domaine fut acquis par Napoléon Ier qui sauva le château d’une destruction certaine. » (2)
 Guillaume Ier réside à Laeken durant la période de réunification des Pays-Bas du Nord et du Sud (1815-1830), puis vient l’indépendance belge. Les Saxe-Cobourg-Gotha s’installent dans le château. Léopold Ier porte la superficie du domaine royal à quatre-vingt-dix hectares. Léopold II en triple l’étendue en 1877-1878.

Pierre Van Nieuwenhuysen a cette phrase capitale : « Le souverain visionnaire souhaitait faire de Laeken un centre de l’expansion dont il rêvait pour la Belgique. » (3) Ce propos rejoint mon hypothèse selon laquelle, probablement inspiré par une « société à secrets » (4), le célèbre roi-bâtisseur voulait faire de Bruxelles une ville-lumière (5) reflétant un « modèle cosmique » (6). J’ai développé cette hypothèse dans l’entretien que le présent site m’a aimablement accordé (7). Je n’y reviens donc pas en détail. J’insiste néanmoins sur les quelques points suivants.

 Le « modèle cosmique » en question est l’horoscope au sens étymologique, c’est-à-dire la figure liée au cycle journalier. Dans cette figure à signification universelle, le Nord est assimilé au point d’origine (8), ce qui pourrait faire de la tradition astrologique l’héritière directe de la Tradition Primordiale hyperboréenne.

 Le château royal se situe au Nord de Bruxelles (primordialité de la royauté). Sa superficie s’étend au moment même où Léopold II fait construire le Palais de Justice (Sud), les Arcades du Cinquantenaire (Arc de Triomphe, Orient) et le panthéon (séjour des morts, Ouest). Ce dernier reste malheureusement à l’état de projet et est supplanté par la Basilique nationale du Sacré-Cœur. Tout cela se situe aux alentours de 1880, année où la Belgique fête ses cinquante ans. À la même époque, Léopold II fait percer le boulevard du Jubilé.

Quelques-uns des successeurs de Léopold II ont hérité de ses qualités de visionnaire. Albert Ier conduisait sa géopolitique selon les conseils du professeur Lagrange, un astronome qui déduisait de ses observations cosmiques l’influence d’un cycle d’hégémonie britannique. Après son abdication de 1950, Léopold III fit une superbe carrière d’explorateur et de cinéaste (Les Seigneurs de la Forêt). Son frère le prince Charles, régent de 1944 à 1950, peignit sous le pseudonyme artistique de Karel van Vlaanderen. Léopold II n’en continue pas moins de dresser sa haute stature de souverain-bâtisseur au faîte de la généalogie des Saxe-Cobourg-Gotha.

 Notes

  2 : Idem., p. 25.

 3 : Id.

 4 : Expression de Jacques Lemaire. Je la juge, comme lui, préférable à celle de « société secrète » pour désigner la Franc-Maçonnerie et des organisations du même type.

 5 : Voir la prophétie d’Antoine Wiertz sur la supériorité future de Bruxelles par rapport à Paris (cf. « Léopold Ier de Saxe-Cobourg-Gotha. Aux origines de la dynastie belge », mis en ligne sur le présent site, le 14 août 2005).

 6 : Voir René Guénon, Symboles de la Science sacrée, Paris, Gallimard, 1970.

 7 : « Jalons pour une biographie intellectuelle », entretien mis en ligne sur le présent site le 4 décembre 2005.

 8 : Le Nord est parfois désigné dans l’horoscope comme le lieu des racines. Il est alors envisagé dans sa relation axiale avec le Sud, qui symbolise la croissance. La « nostalgie des origines » (Mircea Eliade) n’implique pas forcément la double volonté d’enracinement et de croissance.

 Article déjà paru sur le site : http://europemaxima.com

 

 

 

Aux origines de la dynastie belge (1831)

 

par Daniel Cologne

Beaucoup de clichés et d’idées reçues accompagnent l’évocation de la famille de Saxe-Cobourg-Gotha, dans son ensemble ou pour chacun de ses membres pris individuellement. Le recul manque pour évaluer le rôle d’Albert II (né en 1934 et intronisé en 1993). Son frère et prédécesseur Baudouin Ier (1930-1993) reste prisonnier de la tonalité moralisatrice qu’il a voulu imprimer à son règne de 42 ans. Pour leur père Léopold III (1901-1983), l’historien trébuche immanquablement sur la même pierre d’achoppement : l’attitude de ce souverain contesté pendant l’occupation allemande.

Durant le court interrègne d’après-guerre (1944-1950) le prince régent Charles « confie la politique étrangère au gouvernement » (1). Il rompt ainsi avec une tradition faisant des affaires extérieures « le domaine privé de Sa Majesté » (p. 96). Corollairement, les débuts de la construction européenne, et notamment son stade embryonnaire que constitue le Bénélux (1948), sont associés à des politiciens comme Paul-Henri Spaak. Il serait faux d’extrapoler en n’accordant aux monarques du « plat pays » aucune vision internationale et en leur déniant toute possession d’une certaine idée de l’Europe.

Le projet géopolitique d’Albert Ier 

Intronisé en 1909, Albert Ier (1875-1934) détient une réelle intelligence géopolitique, par delà l’image restrictive de « roi-soldat » ou « roi-chevalier » que conserve la mémoire collective. Il désapprouve dans le traité de Versailles (1919) l’arrogance des vainqueurs, « l’ignorance et l’égoïsme des Big Three » (p. 119). Il range la France aux côtés des puissances thalassocratiques anglo-saxonnes (U.S.A., Grande-Bretagne). Lorsque le revanchisme hitlérien rend l’Allemagne à son tour menaçante, Albert Ier milite en faveur d’une confédération européenne des petites monarchies : Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Norvège, Suède. Dès 1926 s’esquisse le rapprochement belgo-scandinave par le mariage du futur Léopold III avec la princesse suédoise Astrid. Pour défendre les intérêts des petits pays d’Europe contre leurs grands voisins (Grande-Bretagne, France, Allemagne), Albert Ier préconise une sorte d’union européenne ante litteram réservée aux royaumes de dimension et de population réduites.

Plus en amont dans le cours de l’histoire, Léopold II (1835-1909) dresse sa haute stature de bâtisseur et de colonisateur du Congo. Toutefois, quelques grandioses réalisations sont antérieures à sa montée sur le trône (1865) : rénovations urbaines (le voûtement de la Senne), chefs-d’œuvre architecturaux (l’église royale Sainte-Marie), institutions de première importance (l’université de Bruxelles). En matière coloniale, Léopold II ne fait que poursuivre le rêve de son père Léopold Ier. Ce dernier ambitionne pour la Belgique une colonie dans des régions aussi diverses que l’Égypte, le Guatemala, les Nouvelles-Hébrides, la Sénégambie, les îles Salomon et la Nouvelle-Calédonie.

Une famille européenne 

Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha naît le 16 décembre 1790. Il reçoit une formation militaire qui lui permet notamment de servir dans l’armée russe et de se battre contre Napoléon Ier en 1814. En 1816, il épouse Charlotte, fille de Georges IV, roi d’Angleterre. Il introduit de nombreux membres de sa famille dans toutes les cours d’Europe. Ses sœurs Julia et Victoire épousent respectivement Constantin, frère du tsar, et le duc de Kent, qui donne naissance à la future reine Victoria. Le neveu de Léopold Ier se marie avec la reine du Portugal (2). Sa fille Charlotte épouse le Habsbourg d’Autriche Maximilien.

Après l’aventure napoléonienne, le Congrès de Vienne (1815) impose un unique royaume des Pays-Bas. La révolution de 1830 met fin à cette situation. Un Congrès national est constitué. C’est une sorte de parlement qui proclame l’indépendance de la Belgique le 18 novembre 1830. Comme le chante l’hymne national du nouvel État, « le Belge sort du tombeau après des siècles d’esclavage ». Les courtes occupations néerlandaise et française ont en effet succédé à de plus longues périodes de domination bourguignonne, espagnole et autrichienne.

Désireux de ne pas froisser les grandes puissances de l’époque (empires russe et autrichien, monarchies prussienne et britannique), le Congrès renonce à proclamer le république et se met à la recherche d’un souverain. Son choix se porte sur Léopold (3). Déjà quadragénaire, il prête serment le 21 juillet 1831. Cette date est aujourd’hui celle de la fête nationale belge. Sous le nom de Léopold Ier, le monarque inaugural de la jeune Belgique entame un règne de 34 ans dont une des préoccupations majeures est de juguler les ambitions annexionnistes de la France.

L’arme diplomatique favorite de Léopold demeure le mariage. Quinze ans après le décès de sa première femme Charlotte en 1817, il épouse en secondes noces Louise-Marie d’Orléans, fille de Louis-Philippe (1832). Ce mariage de raison contraste avec la passion romantique et enflammée qu’inspire la princesse de France, devenue reine des Belges, au poète Gérard de Nerval, de passage à Bruxelles en 1836.

Fidèle jusqu’à sa mort à ses convictions protestantes, Léopold Ier s’engage néanmoins à dispenser une éducation catholique aux enfants issus de son mariage avec Louise-Marie d’Orléans. Ses rapports avec la papauté sont excellents. Un poste de nonce apostolique est créé à Bruxelles. L’un de ses titulaires est le futur pape Léon XIII. Face à l’église Notre-Dame du Sablon, on peut voir sa maison, aujourd’hui occupée par des antiquaires, et dont la façade est ornée d’une plaque commémorative. Réciproquement, la Belgique possède des ambassadeurs auprès du Saint-Siège. L’un l’entre eux, le prince de Caramand-Chimay, demande dès 1832 la révision du procès des Templiers.

Un roi défenseur des patries charnelles 

La France peut compter en Belgique sur une classe dominante francophile, une bourgeoisie qui n’hésite pas à imposer le français comme langue officielle, même en territoire flamand. Une réaction se produit. C’est la naissance du mouvement identitaire flamand, notamment personnifié par l’écrivain Hendrik Conscience. Léopold Ier soutient ce mouvement par de multiples initiatives culturelles. Le premier roi des Belges illustre donc ces trois niveaux de patriotisme dont la coexistence devrait assurer l’équilibre des États modernes. Créateur de la patrie historique que constitue la Belgique, porteur d’une vision de l’Europe comme patrie idéale à travers l’internationale de la noblesse de cour, il sait aussi se montrer sensible à la patrie charnelle, que l’on aurait peut-être avantage à nommer dans ce cas-ci patrie affective. C’est en effet par la médiation romantique de la culture et du statut privilégié de l’écrivain, du poète ou de l’artiste, que s’exprime le premier mouvement flamand d’avant 1857, encore exempt de revendication politique. C’est d’ailleurs en proportion de leur perspective culturelle et de leur relatif apolitisme que Léopold Ier accorde son soutien à Conscience et à ses émules. Il se montre beaucoup plus réservé à l’égard du Meeting d’Anvers, premier parti politique « flamingant », préfiguration de l’actuel Vlaams Blok également en position de force dans la grande cité portuaire.

Après l’instauration du Second Empire (1851), de nombreux intellectuels français s’exilent en Belgique et y déclarent à distance la guerre à Napoléon III. Dans ses deux logements successifs de la Grand’Place de Bruxelles, Victor Hugo peaufine son arsenal contre « Napoléon le Petit » et prépare l’argumentaire de ses Châtiments. Arrivé en Belgique pour la première fois comme écrivain du tourisme (1837), Hugo fait au total deux séjours (1851 – 1852 et 1870 – 1871) à Bruxelles et quatorze voyages dans toutes les villes et régions de Flandre et de Wallonie. Il prononce des conférences sur le thème des « États-Unis d’Europe ». Il se lie d’amitié avec le peintre dinantais Antoine Wiertz (1806-1865), auteur d’une étrange prophétie à propos de Bruxelles.

Au pied du Parlement européen de Bruxelles, dans un des rares pâtés de maisons épargnés par les bulldozers et les expropriations, on peut visiter aujourd’hui le musée Wiertz. La demeure a été habitée par le peintre, mais aussi par Hendrik Conscience. On y voit de gigantesques compositions picturales mettant en scène des mythes païens ou des épisodes bibliques (La Chute des Anges). À côté de ces toiles flamboyantes et quelque peu mégalomanes, figurent des oeuvres plus petites où s’exprime l’obsession de la mort (L’Inhumation précipitée), mais aussi le répertoire des personnages hugoliens (Esméralda, Quasimodo). Revenu ulcéré de France après le fiasco de son exposition de 1839, Wiertz en a peut-être conçu une haine farouche à l’égard de Paris. Cet artiste orgueilleux, qui voulait « être Rubens ou rien » (de même que Victor Hugo souhaitait devenir « Chateaubriand ou rien ») n’a sans doute jamais senti se refermer la blessure de son échec parisien. Toujours est que, maniant sa plume avec autant de talent que le pinceau, il a laissé un texte prophétique où Paris n’est plus qu’une « ville de province » en regard de Bruxelles érigée en capitale européenne et mondiale.

Bruxelles, capitale européenne 

Mort la même année que Léopold Ier, Wiertz annonce certaines réalisations mégalomanes du règne suivant : les Arcades du Cinquantenaire (1880), le palais de justice (1879), la basilique du Sacré-Cœur de Koekelberg à la place de laquelle Léopold II, sillonnant Bruxelles ms les années 1860, rêve d’abord d’un panthéon à la gréco-romaine, puis d’une cathédrale gothique idéale selon les plans de Viollet-le-Duc. Ce même Viollet-le-Duc inspire, avec Victor Hugo, la restauration de la Grand’Place de Bruxelles, et se fait statufier sur les toits de Notre-Dame de Paris, tournant le dos à la ville et saluant le sommet des tours en toute modestie. Peut-être y a-t-il, dans les deux premiers maillons de la dynastie belge, une préfiguration de l’importance européenne de Bruxelles, de sa dimension internationale non dénuée d’ambiguïté, symbolisant parfois l’arrogance de la mondialisation capitaliste ? La famille de Saxe-Cobourg-Gotha règne de façon continue sur la Belgique, mais aussi de manière épisodique sur d’autres pays d’Europe. Marie-José, fille d’Albert Ier, épouse en 1930 Umberto II de Savoie, qui sera le dernier roi d’Italie. Joséphine-Charlotte, fille de Léopold III, devient en 1953 grande-duchesse du Luxembourg par son mariage avec Jean de Nassau-Weilburg. Léopold Ier lui-même est pressenti pour devenir roi de Grèce, mais il refuse la couronne grecque le 21 mars 1830 (4). Victoria d’Angleterre, rappelons-le, est sa nièce. La vocation européenne des Saxe-Cobourg-Gotha est donc incontestable. Elle prend racine dans le règne du « roi marieur » (p. 13), ce souverain stable qui, malgré son ultra-libéralisme économique, se maintient par delà la tourmente sociale de 1848, ce fondateur d’une dynastie dont l’arbre généalogique épouse les contours de notre continent et étend sa luxuriante ramure des îles britanniques aux montagnes d’Autriche, de la vaste plaine russe aux rivages lusitaniens de l’Atlantique.

Notes 

1 : Mark van den Wijngaart, Lieve Beullens et Dana Brants, Pouvoir et Monarchie. La Belgique et ses rois, Bruxelles, Éditions Luc Pire, 2002, p. 146. Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.

2 : Ce mariage provoque la crise migueliste. Le miguelisme est l’équivalent portugais du légitimisme français et du carlisme espagnol.

3 : Le candidat initial était le duc de Nemours, fils de Louis-Philippe. Les révolutionnaires belges renoncèrent finalement à ce premier choix trop ouvertement pre français pour ne pas effaroucher leurs voisins européens encore sous le choc de l’aventure napoléonienne.

4 : Dans la péninsule de Balkans, on peut aussi noter la présence des Saxe-Cobourg-Gotha en Bulgarie, dont le Premier ministre actuel n’est autre que Siméon II d’ailleurs appelé « Cobourgski » par les Bulgares.

Bibliographie 

Georges-Henri Dumont, Histoire de Belgique, Bruxelles, Éditions du Cri, 1994.

Idem, La dynastie belge, Bruxelles, Éditions Jean-Marie Collet, 1998.

Catherine Lucas, Construire avec de l’argent noir. La folie des grandeurs de Léopold II, Bruxelles, Éditions Luc Pire, 2002.

Paul de Saint-Hilaire, La Belgique mystérieuse, Bruxelles, Éditions Rossel, 1979.

Idem, Histoire secrète de Bruxelles, Bruxelles, Éditions Rossel, 1981.

Jean Stengers, Le Grand siècle du sentiment national belge (1830-1918), Bruxelles, Éditions Racine, 2002

 Article déjà parue sur le site : http://europemaxima.com

 

Bruxelles et son double

 par Daniel Cologne 

 En 1910 paraît un livre intitulé Mission de l’Inde. Saint-Yves d’Alveydre y prétend avoir découvert, dans les contreforts de l’Himalaya, ‘’un centre initiatique mystérieux’’ dirigé par trois personnes incarnant les fonctions impériale, sacerdotale et royale (1).

 À l’Imperium appartient le privilège de « parler avec Dieu face à face », ce qui peut aussi s’interpréter du point de vue cosmique. Le Sanskrit dyaus et le grec theos désignant ‘’Le ciel‘’, la fonction impériale consiste alors à comprendre le langage céleste (2).

 Le détenteur de l’auctoritas (fonction sacerdotale) a le rôle de ‘’prévoir les événements de l’avenir‘’. Quant à la fonction royale (potestas), elle a pour mission de ‘’diriger les causes des événements‘’.

 Saint-Yves d’Alveydre utilise peut-être Le procédé bien connu dans l’histoire littéraire de la pensée utopique (3) : prendre prétexte d’un récit de voyage pour décrire un gouvernement idéal. Même si l’auteur affabule et si l’Agarttha n’est que le produit de son imagination, son texte mérite d’être lu et médité.

 Publié quatre ans avant le début de la Première Guerre mondiale (4) et à l’aube d’un siècle fertile en tragédies collectives (5), Le livre de Saint-Yves d’Alveydre est contemporain de la percée philosophique du bergsonisme (6) et d’une conception du temps comme ‘’création incessante d’imprévisible nouveauté’’

 L’historien des idées se trouve là devant deux visions radicalement opposées de l’homme et du monde.

 Dans un univers où le langage céleste s’est perdu (7) et où tout semble devenu possible, l’homme bergsonien ne dirige plus les causes des événements, mais veut imposer à ceux-ci la loi unique de sa volonté : totalement insoumise (dérive athée) ou assimilée à la ‘’volonté de Dieu’’ (dérive religieuse).

 C’est à la même époque, au seuil des « années décisives » (Oswald Spengler), que se clôture le rêve léopoldien que j’ai déjà évoqué ici à plusieurs reprises : bâtir Bruxelles sur un modèle cosmique. Léopold II meurt en 1909. On peut légitimement s’interroger sur l’existence parallèle de certaines forces visant à faire de la future capitale de l’Europe une antipolis reflétant l’image du chaos.

 Charles-Quint ( 1500 – 1558 ) fait de Bruxelles sa capitale impériale qu’il dote d’un canal la reliant à Anvers. La ville est toujours traversée par la Senne, dont le nom est curieusement proche de la Seine de Paris et dont le cours contourne un îlot comparable à ceux de la Cité et de Saint-Louis. La Senne est voûtée en 1866. Les travaux sont réalisés par une compagnie britannique. Désormais, la rivière traverse Bruxelles de manière souterraine, après avoir pris sa source près de Soignies (localité voisine de Hal) et avant de se jeter dans la Dyle non loin de Vilvoorde. La Dyle est un affluent de l’Escaut qui arrose Malines (8).

 Bruxelles appartient donc au bassin oriental de l’Escaut. C’est une cité doublement scaldéenne par le canal qui la relie à l’estuaire anversois du fleuve et par l’affluent (ou plus exactement le sous-affluent) qui la traverse. Mais depuis le voûtement de la Senne, Bruxelles est une des rares grandes villes européennes à ne pas être irriguée par ce que Gérard de Nerval (1808 – 1855) considère comme les symboliques mais indispensables vaisseaux sanguins qui font battre le cœur des métropoles : les cours d’eau.

 Sous Léopold Ier (1790 – 1865), le rallongement du canal jusqu’à Charleroi en 1832 et la première ligne ferroviaire d’Europe continentale (Bruxelles – Malines en 1835) sont deux événements majeurs du début de ce règne. La gare bruxelloise de départ se situe à proximité du canal. La seconde moitié du XIXe siècle voit l’extension du réseau de voies ferrées. L’industriel Jean Dubrucq initie également un vaste chantier visant à doter Bruxelles d’un port de mer. Vers 1870, la capitale du tout jeune Royaume de Belgique possède deux gares : Bruxelles-Nord et Bruxelles-Midi. Toutes deux sont en impasse, ‘’à rebroussement’’, comme on dit dans le jargon ferroviaire. Les trains s’y arrêtent et rebroussent chemin, comme dans les grandes gares parisiennes.

 Léopold II règne sur la Belgique à partir de 1865. Cette date inaugure un siècle d’urbanisme caractérisé, dans la capitale, par la concurrence exacerbée de deux tendances contradictoires. Ainsi le terme ‘’’brumisation’’ devient-il péjoratif dans les écoles d’architecture, où l’on désigne de la sorte une urbanisation incohérente.

 Selon un premier axe géographique au centre de la cité, le projet de relier les deux gares par une jonction souterraine est conçu dès la fin des années 1800. Le chantier est interrompu par les deux guerres mondiales, mais aussi en temps de paix, pendant de longues périodes de suspension qui donnent du centre-ville une image surréaliste de travaux en attente. La ‘’jonction Nord – Midi’’ est inaugurée en 1951 par le roi Baudouin Ier à peine intronisé. Bruxelles a désormais une ‘’gare centrale’’

 Parallèlement, l’axe Nord – Sud du canal Anvers – Charleroi coupe la ville en deux, laissant sur son côté Est le Bruxelles intra muros (diverses enceintes dont ne subsistent que quelques portes) et des communes majoritairement bourgeoises (9), et rejetant sur son flanc Ouest des localités à population surtout issue de la classe laborieuse. Voie d’eau artificielle, le canal se substitue à la Senne et à son cours naturel.

 Un troisième éventrement des faubourgs accompagne la création d’un chemin de fer de ceinture. Celui-ci est d’abord tracé sur le pourtour occidental de la ville. La Gare de l’Ouest entre en service en 1872. La zone Ouest entre la voie ferrée et le canal voit se développer un tissu industriel d’une telle densité qu’une de ses parties reçoit le surnom de « petit Manchester ».

 Remarquons que la symbolique traditionnelle attribue le côté Ouest aux travailleurs et que Léopold II lui-même fait aménager une gare spéciale au château de Laeken, sur la ligne des gares de l’Ouest et de Tour et Taxis (10). Dans ce processus d’urbanisation, on observe donc parfois un mélange équivoque de tradition et de modernité.

 Le projet originel de Léopold II concernant l’occupation des quatre points cardinaux est en accord total avec la symbolique traditionnelle : la royauté au Nord (château de Laeken), le triomphalisme guerrier à l’Est (les Arcades du Cinquantenaire), l’ascension sociale de la bourgeoisie et de son ‘’État de Droit’’ (Palais de Justice au Sud), et enfin le Panthéon qui aurait dû occuper l’Ouest, point cardinal lié au souvenir des défunts.

 Il s’agit même d’une conception traditionnelle « gibeline », si je puis me permettre cet anachronisme, puisque le pouvoir royal est non seulement temporel, mais aussi spirituel dans le sens cosmique du terme (conformité à un respir universel). Absent au départ, le point de vue ‘’guelfe’’ (spiritualité de type religieux) s’introduit dans le projet à la faveur de l’édification d’une basilique à l’Ouest.

 Il faudrait encore évoquer le ‘’plan Manhattan’’ (1970) réaménageant les alentours de la Gare du Nord en une concentration de gratte-ciel à vocation commerciale (World Trade Center sur le modèle new-yorkais), ainsi que l’émergence du ‘’quartier européen’’ dans des communes du Sud-Est à nette majorité francophone. On doit également tenir compte de la dimension multiculturelle acquise par la zone Ouest à la suite des dernières vagues d’immigration.

 Peut-être aurai-je l’occasion de revenir sur l’étroite imbrication des problèmes communautaires, linguistiques, politiques, socio-économiques et urbanistiques à Bruxelles.

 Dans les réflexions trop sommaires qui précèdent, j’ai surtout voulu attirer l’attention sur l’existence de deux tendances contradictoires dans l’aménagement du territoire bruxellois, de ses ensembles architecturaux, de son tissu industriel, de ses voies d’eau, de ses ‘’paysages ferroviaires’’ (Joseph Delmelle). De Bruxelles, on a pu dire que c’est ‘’une ville modelée par le rail’’ (Thierry Demey). Mais c’est aussi une ville ’’ baroque‘’ (Pierre Mertens) en raison de cette concurrence effrénée entre le souci d’harmonie avec les rythmes cosmiques et la confiance excessive en une volonté décuplée par les conquêtes de la technique.

 Ainsi se dégage de Bruxelles une impression de mystère et d’étrangeté. Deux créateurs de bande dessinée s’en sont inspirés. Dans le décor glauque et pestilentiel d’une Senne que l’on a aussi emmurée pour des raisons d’hygiène, tandis que Joseph Poelaert (décédé en 1879) meurt fou de n’avoir pas pu faire ériger sa Pyramide au Sud de la ville et son Palais de Justice idéal, Benoît Peeters et François Schuiten imaginent un Bruxelles hanté et finalement dévoré par son double (11).

 Notes 

 1 : Cf. René Guénon, Le Roi du Monde, Paris, Gallimard, 1958, pages 31 et suivantes. Les trois personnages sont appelés en sanskrit le Brahâtmâ (ou Brahmâtmâ, dénomination exacte selon Guénon), le Mahâtmâ et le Mahânga. Ce sont les dirigeants de l’Agarttha.

 2 : Certains corps célestes sont lumineux par eux-mêmes (soleil, étoiles), d’autres ne font que refléter la lumière (lune). Les planètes se meuvent selon une cyclologie à plusieurs vitesses. En astrologie, certaines distances angulaires sont harmoniques, d’autres dissonantes. Le ciel nous parle toujours d’inégalités et d’hiérarchies se résolvant dans une unité organique.

 3 : Cf. Raymond Trousson, Voyages aux pays de nulle part, Éditions de l’Université Libre de Bruxelles, plusieurs fois réédité depuis 1968. Dans cette ‘’histoire littéraire de la pensée utopique‘’, l’auteur adopte l’étymologie ou-topos. Personnellement, je préfère la racine eu-topos, l’utopie étant alors un lieu bien concret où sont réunies les conditions pour être « bien ».

 4 : Un nombre croissant d’historiens considèrent les deux guerres mondiales comme un seul et même conflit, une ‘’nouvelle guerre de Trente Ans‘’, tels que Dominique Venner et Rodolphe Badinand.

 5 : Après 1945, les conflits subséquents liés aux décolonisations et la question insoluble du Moyen Orient autorisent peut-être à parler, pour l’ensemble du XXe siècle, d’une ‘’nouvelle Guerre de Cent Ans’’.

 6 : Henri Bergson (1859 – 1941) publie Matière et Mémoire en 1896 et L’Évolution Créatrice en 1907.

 7 : En langage théologique, Georges Bernanos écrit que ‘’Dieu s’est retiré‘’.

 8 : Ici même, j’ai déjà eu l’occasion de souligner l’importance de Malines, notamment au sein de l’archevêché de Malines – Bruxelles où siège le primat de Belgique. Quant à l’arrondissement électoral de Bruxelles – Hal – Vilvoorde, les Belges connaissent sa valeur de pierre d’achoppement dans les tensions linguistiques.

 9 : Les communes d’Uccle et de Woluwe-Saint-Lambert figurent parmi les vingt-cinq communes les plus riches de Belgique.

 10 : Du nom de la famille de Torre et Tassis, à laquelle Charles-Quint confie la création du réseau des postes impériales en 1517.

 11 : Brüsel, collection « Les Cités Obscures ». Poelaert nomme son monument « le Palais des trois Pouvoirs ».

Artcile déjà parue sur le site : http://europemaxima.com  

 

Léonard de Pise et les nombres dorés

 par Daniel Cologne

 Nous sommes en 1202. Depuis deux siècles, Pise est une grande puissance méditerranéenne. Son déclin ne s’amorcera que cent ans plus tard avec la destruction de sa flotte par sa rivale génoise en 1294. Son annexion par Florence en 1406 ne l’empêchera pas d’accueillir un important concile en 1409. Mais au début du XIIIe siècle, Pise est au sommet de son rayonnement et abrite un des plus grands mathématiciens de l’époque : Leonardo Fibonacci (1175 – 1240).

 Mieux connu sous l’appellation de Léonard de Pise, Fibonacci naît et meurt dans la cité à la célèbre tour penchée. Il publie en 1202 son Liber Abaqui. Cette année-là disparaît le prophète calabrais Joachim de Flore (Gioacchino da Fiore). C’est le temps des romanciers de Graal. Chrétien de Troyes meurt en 1183. Fibonacci est contemporain de Wolfram von Eschenbach (1170 – 1220).

 La légende de Perceval fleurit dans le sillage des conteurs tandis que Léonard de Pise s’adonne à une recherche sur les séries de nombres. Il introduit la suite numérique dans laquelle chaque terme équivaut à la somme des deux termes précédents :

 0 1 1 2 3 5 8 13 21 34 55 etc.

 Cette série possède une particularité supplémentaire. À partir du nombre 5, chaque terme divisé par Le terme précédent aboutit à un résultat très proche du nombre d’or (1,618).

 Il existe une autre suite de nombres du même type :

 1 5 6 11 17 28 45 73 118 etc.

 Cette série-ci a obligatoirement le nombre 1 pour point de départ, alors que la série de Fibonacci peut indifféremment partir du zéro ou de l’unité.

 La comparaison entre les deux séries est très instructive.

 Série de Fibonacci (de bas en haut) : 144 89 55* 34* 21* 13* 8* 5* 3* 2 1

 Autre série (de haut en bas) : 1 5 6* 11* 17* 28* 45* 73* 118* 191

 La multiplication des nombres marqués de l’astérisque tend à donner pour résultat un nombre de plus en plus proche de 360.

 Ce résultat est même exact lorsqu’on multiplie 8 par 45.

 Il semble donc que les séries de nombres dorés aient un rapport avec les degrés du cercle zodiacal ou horoscopique, ce qui revient à supposer des relations étroites entre l’arithmosophie (science des nombres) et l’astrologie.

 Dans le tableau ci-dessous, les aspects astrologiques particulièrement mis en valeur sont :

 — Le semi-carré (arc de 45 degrés, 1/8 de cercle).

 — Le quintile (arc de 72 degrés, 1/5 de cercle).

 — Le trigone (arc de 120 degrés, 1/3 de cercle).

 Remarquons également le lien entre 13 (nombre annuel des lunaisons) et 28 (nombre de jours d’une lunaison), dont la multiplication donne 364.

 Les nombres 4, 7 et 12 sont absents des deux séries, ce qui peut surprendre.

 Toutefois, la série de Léonard de Pise comporte le nombre 144, soit le carré de 12.

 Le nombre 89 est voisin du 90 et renvoie à l’aspect astrologique dit « carré » ou « quadrature » (division du cercle en 4).

 Quant au nombre 55, il peut se référer, quoique de manière approximative, au sextile (arc de 60 degrés, 1/6 de cercle), mais également au septile (arc de 51 degrés, 1/7 de cercle).

 La présence du nombre 5 dans les deux séries doit nous interpeller.

 La pentafonctionnalité de Gilbert Durand aurait-elle plus de valeur que la division en quatre castes ou que la théorie dumézilienne des trois fonctions ?

 À côté de la doctrine des quatre âges (Hésiode, Virgile, Ovide, les yugas de la tradition hindoue), certains peuples ont développé une vision quinaire de l’histoire : les « cinq soleils » de l’ancien Mexique, les cinq races qui ont occupé l’Irlande selon la mythologie celtique.

 L’architecture traditionnelle de certaines villes est fondée sur le nombre 5. C’est notamment le cas de Bruxelles, dont la dernière enceinte formait un polygone à 5 côtés. Le centre de la capitale belge et européenne s’appelle encore aujourd’hui le Pentagone.

 Après le bombardement des armées de Louis XIV en 1695, la Grand’Place de Bruxelles a été rapidement reconstruite en 1701 selon un plan quinaire, par analogie avec l’ensemble du Bruxelles intra muros. La statue équestre de Charles de Lorraine (élevée de son vivant en 1754) trône au sommet de la troisième maison d’une série de cinq. Quant au portail principal de l’Hôtel de Ville, il sépare deux séries respectivement composées de onze et six arcades.

 Ces quelques considérations suffisent pour mesurer l’importance du nombre 5, que les Pythagoriciens appelaient « nombre nuptial ».

 Pour produire sa série de nombres dorés, Fibonacci passe du 3 au 5 en éliminant le 4.

 Remarquons toutefois que le carré de 4 s’insère parfaitement entre le carré de 3 et le carré de 5. En effet, 9 + 16 = 25. Le passage au carré est aussi appelé, en langage mathématique, élévation à une puissance. C’est pourquoi la série des carrés : 1 4 9 16 25 36 49, etc., ne peut pas installer l’harmonie durable à laquelle aboutit la suite numérique dorée de Léonard de Pise et ses deux caractéristiques :

 Chaque terme est la somme des deux termes précédents.

 À partir du nombre 5, la division de chaque terme par le terme précédent donne un résultat voisin du nombre d’or (1,618).

 Article déjà paru sur le site : http://europemaxima.com

Le nombre d’or

 par Daniel Cologne

  La première partie du livre de Pierre Delmas se situe dans le droit fil de la grande arithmosophie antique. Dans la seconde partie de son ouvrage, l’astrologue reprend le dessus au détriment de l’historien et du chercheur. Comme la plupart de ses confrères, il sème la confusion en voulant séduire plutôt que démontrer.

 Au lieu d’aligner une série probante de liens entre l’angle de 138 degrés et la naissance d’un certain nombre de célébrités, Pierre Delmas recourt à des angles d’or « dérivés » dont l’un (69 degrés) fait double emploi avec le quintile (72 degrés) ou l’autre (42 degrés) marche sur les plates-bandes du semi-carré (45 degrés).

 L’auteur appelle à la rescousse le poncif des domiciles zodiacaux des planètes (par exemple, la Balance pour Vénus) et la théorie éculée des maîtrises des points cardinaux de l’horoscope (j’ai l’ascendant Balance, je suis donc Vénusien – oh ! si c’était vrai !).

 Heureusement, il y a les 124 premières pages et, notamment, un historique lumineux du nombre d’or depuis l’Antiquité grecque jusqu’aux savants modernes éclairés (il en existe !).

 De Pythagore à Euclide en passant par Platon, la Grèce est relayée par Rome grâce au De architectura de Vitruve, puis par le Moyen Âge et les lumières du mathématicien Fibonacci (aussi nommé Léonard de Pise). De Luca Pacioli et de l’incontournable Léonard de Vinci jusqu’aux Cahiers du Nombre d’Or publiés en 1960 par Élisa Maillard (C.N.R.S.), toute une tradition est explorée dans la perspective du rapport entre la « divine proportion » et la création artistique. D’Agrippe de Nettesheim à Dom Neroman, les ésotéristes sont mis en exergue autant que les savants classiques, comme Johannes Kepler. Des scientifiques allemands du XIXe siècle (Zeysing, Fechner) apparaissent aux côtés de Matila Ghyka, Français d’origine roumaine installé à Paris en 1891.

 Si l’hypothèse du nombre d’or envisagé comme « pilier de la structure cosmique » n’était pas due au Canadien Theodor Landscheidt, on serait tenté d’intituler le présent article : « Le Nombre d’Or : une passion européenne ».

 Les distances interplanétaires semblent en effet progresser selon un rythme dicté par 1,618. Ainsi nous le suggère Pierre Delmas dans un saisissant tableau (p. 86) qui devrait inciter à plus de prudentes réflexions les partisans d’un univers régi par le « hasard ».

 Ce que Pierre Delmas ne dit pas, j’en fais ma conclusion. La « divine proportion » est l’expression géométrique de la « juste inégalité » chère à Aristote. Telle est la base de toute politique saine, par delà la fausse alternative de l’égalitarisme absurde et du brutal struggle for life.

 • Pierre Delmas, Le Nombre d’Or, les sciences et l’astrologie, Éditions du Rocher, Monaco, 2004.

 Article déjà paru sur le site : http://europemaxima.com

Valeur et limites d’une cyclologie

par Daniel Cologne

 Les manuels scolaires font débuter ‘’l’histoire contemporaine’’ en 1789. Dans ce cadre très conformiste, l’historien anglais Eric J. Hobsbawn fait preuve d’originalité en subdivisant en six parties inégales les temps dits contemporains.

 Le « long XIXe siècle (1789 – 1914) » commence par une ère des Révolutions (jusqu’en 1848). Vient ensuite une ère du Capital (1848 – 1874). Le capitalisme sort déjà vainqueur de la période révolutionnaire précédente. Le phénomène se reproduit aujourd’hui, après les révolutions de type fasciste (abattues de l’extérieur) et les révolutions de type communiste (décomposées de l’intérieur).

 La phase 1874 – 1914 mérite-t-elle l’appellation d’ ‘’ère des empires’’ ? Oui en partie, s’il s’agit des empires coloniaux, vastes ensembles reflétant le ‘’règne de la quantité’’ (René Guénon) et n’ayant aucun rapport avec l’impérialité qualitative et organique de l’Europe des Habsbourg.

 Certes, le colonialisme et l’impérialisme sont plus contagieux que jamais en ce dernier quart des années 1800. Ne voit-on pas la Belgique s’offrir le Congo, colonie 80 fois plus étendue que sa métropole ?

 Toutefois, l’empire hispanique d’Amérique du Sud est démantelé depuis longtemps. Il faut par ailleurs attendre 1974 pour voir l’empire portugais définitivement réduit en cendres. Les limites de la cyclologie de Hobsbawn commencent à apparaître.

 Le volumineux ouvrage consacré au « court XXe siècle » n’est évidemment pas sans valeur. Parmi les tendances les plus récentes, Hobsbawn épingle judicieusement l’effondrement du pseudo-modèle stato-national par le haut (apparition d’entités politiques supra-nationales) et par le bas (renouveau des régionalismes).

 S’il s’agit d’un ‘’âge des extrêmes » », c’est dans la mesure où la partie médiane du ’’siècle‘’(1945 – 1973) est prise en sandwich entre une ‘’ère des catastrophes’’ (1914 – 1945) et des ‘’décennies de crise’’ (1973 – 1991), dont le potentiel cataclysmique pourrait se révéler meurtrier si l’humanité ne résout pas ses problèmes démographiques et écologiques.

 Tout cela témoigne d’une démarche intellectuelle digne d’éloges sans effacer pour autant un étonnement vraiment naïf devant l’alliance du capitalisme et du communisme ‘’contre l’ennemi commun’’ (titre d’un sous-chapitre). L’ennemi ainsi désigné est bien sûr ‘’Le fascisme et ses mouvements autoritaires satellites‘’ : volet particulièrement flou d’une typologie politique contestable, qui méconnaît la ‘’démonie de l’économie’’ (Julius Evola), matrice commune aux systèmes victorieux de Yalta.

 Comment ne pas approuver l’auteur quand il cite ‘’la guerre totale ‘’au début de l’énumération des ‘’catastrophes’’ ? Mais comment résister à la tentation de lui rappeler les racines de cette ‘’guerre totale’’ ? Enfouies dans le plus profond et le plus ‘’stupide’’ XIXe siècle – ce vieux réactionnaire de Léon Daudet n’a pas toujours tort -, ces racines sont, d’une part l’essor technico-industriel lui-même lié à l’arrogance du capitalisme post-quarante-huitard, d’autre part la conscription obligatoire, qui postule chez tout un chacun un psychisme de guerrier, et qui est sans doute la mesure la plus imbécile de l’égalitarisme moderne pourtant fertile en aberrations de toutes sortes.

 Eric J. Hobsbawn utilise l’expression ‘’âge d’or’’ dans son sens littéraire et on ne saurait lui en faire grief, pas plus qu’à un historien hongrois du football qui parlerait des années Puskas comme d’un ‘’âge d’or’’ sportif. Mais là où le fond du gouffre conformiste est touché, c’est lorsque Hobsbawn reprend à son compte la thèse des ’’Trente Glorieuses’’ de Fourastié. Elle devient vraiment nauséabonde, cette tarte à la crème qui n’excite que l’appétit des matérialistes les plus grossiers. Il faut être maladivement obsédé par le progrès technologique, morbidement fasciné par le mythe du plein emploi et pathologiquement obnubilé par la libération des mœurs pour voir dans le cycle 1945 – 1973 un golden age, une période dorée, alors que la France s’enlise en Indochine, puis s’embourbe en Algérie (jusqu’en 1954 et 1962), que la Belgique est secouée par les tensions linguistiques (affaires des Fourons en 1963 et de Louvain en 1968), que la péninsule Ibérique est soumise à la contre-révolution, cette ‘’impasse intellectuelle majeure‘’ (Rodolphe Badinand) – rappelons que Franco est mort en 1975 -, et que la Grèce connaît le régime des colonels dont Costa-Gavras fait la satire en 1969 (film Z).

 Eric J. Hobsbawn décèle de temps à autre quelque chose d’ ‘’anormal’’ dans cette prospérité d’après 1945. En réalité, ce cycle 1945-1973 n’est pas ‘’anormal‘’. Il est tout simplement fictif. Il résulte d’une sélection des événements elle-même dictée par une politique de l’autruche. C’est Baudouin Ier prononçant son discours inaugural de l’Exposition de Bruxelles (1958) et se cachant le visage derrière les boules de l’Atomium pour ne pas voir monter la colère noire de ceux-là mêmes qui, trois ans auparavant, l’avaient accueilli comme un bwana kitoko (beau seigneur).

 L’Histoire ne serait-elle donc qu’un labyrinthe émaillé de ‘’perpétuels inattendus’’ comme le pense notre ami Venner ? L’historien est-il condamné à tomber des nues chaque fois qu’il observe une alchimie à rebours comme, par exemple, celle qui mène des espoirs illuministes de 1770 vers l’emballement de la guillotine et la sinistre cavalcade napoléonienne ?

 Eric J. Hobsbawn ne se laisse pas abuser par la brève flambée pacifiste autour de 1925. Il n’est pas loin de partager le point de vue de notre excellent ami Rodolphe Badinand, pour qui les deux guerres mondiales ne sont qu’un seul et même conflit,’’une nouvelle Guerre de Trente Ans’’

 Hobsbawn a raison de n’accorder qu’une valeur conventionnelle au siècle de cent ans. Mais rallonger ou raccourcir celui-ci, c’est encore lui faire trop d’honneur. Le véritable bloc historique est le cycle 1821 – 1991 scandé par cinq conjonctions de planètes lentes (Uranus, Neptune et Pluton). Si une analogie peut être repérée, c’est entre ce cycle et la période 1307 – 1476. La phase intermédiaire (1480 – 1820) ne présente que trois conjonctions. Ma modeste prétention se limite à proposer une piste de recherche tenant compte de ce que j’ai appelé la ‘’cosmo-histoire‘’.

 Saturne est une planète relativement moins lente que les transsaturniennes. Voici les divers cycles de révolution circumsolaire :

 Saturne : 29 ans.

 Uranus : 84 ans (à peu près le triple de l’année saturnienne).

 Neptune : 168 ans (le double de l’année uranienne).

 Pluton : 252 ans (le triple de l’année uranienne).

 La troublante harmonie de la grande horloge astronomique ne perturbe guère les historiens, quelle que soit leur idéologie de référence, et même pour des périodes courtes.

 Ainsi le cycle conjonctionnel Saturne – Uranus (46 ans) n’est-il jamais pris en considération, alors que s’y trouve en germe une sérieuse remise en question du mythe des ‘’Trente Glorieuses‘’.

 Entre 1942 (entrée en guerre effective des États-Unis) et 1965 (milieu du cycle où Uranus et Neptune arrivent en opposition, intensification des bombardements américains au Vietnam), s’écoulent 23 ans marqués par la diffusion de l’american way of life en Europe. Ce sont à la rigueur 23 ‘’Glorieuses‘’, mais la ‘’gloire’’ est l’apanage de l’américanisme. Les 23 années suivantes (jusqu’en 1988) voient se multiplier les indices d’une Amérique envahie par la mauvaise conscience : braves hippies sur fond de vilaine affaire du Watergate, révoltes étudiantes, perception de l’homo americanus comme ‘’unidimensionnel‘’, critique marcusienne côtoyant le refus évolien de la ‘’démonie de l’économie‘’. En mai 1968, sur les murs de certaines universités italiennes, s’affichent des inscriptions du genre : Viva Evola ! Abasso Marcuse ! Dans les années 1980, les États-Unis reconquièrent leur prestige (Saturne et Uranus se rapprochent à nouveau) aux yeux d’une jeunesse majoritairement plus sensible à la réussite matérielle qu’au pouvoir de l’imagination.

 Il n’y a donc pas plus de golden sixties que de cheveux sur le crâne d’un chauve, pas plus de ‘’trente glorieuses’’ que ‘’de beurre dans le placard‘’, comme écrivait Louis Pauwels.

 Certes, dans les deux ou trois décennies d’après-guerre, d’honnêtes fils de paysans installés dans les villes ont pu conquérir des ‘’situations’’ faisant pâlir de jalousie leurs cogénérationnaires restés attachés à la glèbe des campagnes. Ils ont parfois fait fortune, et celle-ci les a tellement enivrés qu’ils en ont oublié les affres de leur déracinement. Certains se sont fructueusement lancés dans la spéculation immobilière et, la longévité aidant, ils ont fait de bonnes affaires. Car s’il y a ‘’Trente Glorieuses‘’, ce sont peut-être celles de la croissance exponentielle de l’immobilier (1980 – 2010). Mais ces exemples de bon fonctionnement de ‘’l’ascenseur social’’ sont loin de tendre vers la généralité. Ils existent néanmoins, et votre serviteur leur doit partiellement d’avoir financièrement survécu jusqu’à présent, après avoir envoyé promener quelques-uns de ses employeurs !

 J’espère que le lecteur me pardonnera cette petite touche autobiographique dans une recension d’un livre d’historien qu’il est temps de conclure. Accordons à Eric J. Hobsbawn les mentions qu’il mérite pour avoir constaté la surpuissance du capitalisme, qui tire les marrons de tous les feux révolutionnaires, l’unité des deux guerres mondiales du XXe siècle, l’impérative nécessité de stabiliser la démographie mondiale autour des dix milliards d’habitants (prolifération déjà absurde et grotesque en soi), et la crise de l’État national, pseudo-modèle voué à disparaître à l’horizon du proche avenir.

 • Eric J. Hobsbawn, L’Âge des Extrêmes. Le court XXe siècle (1914 – 1991), Éditions Complexe, 1999 et 2003, paru en anglais en 1994.

 ARticle déjà paru sur le site : http://europemaxima.com

 

Vers l’Europe circumpolaire ?

 

par Daniel Cologne

 Dès l’an 2000, mon excellent ami Rodolphe Badinand lançait l’idée d’une ‘’Europe polaire’’ où il prévoyait un rôle important pour les Canadiens-Français (1) et qui se voulait donc plus large que l’ ‘’Eurosibérie’’ préconisée par Guillaume Faye, autre talentueux représentant de notre famille de pensée.

 Rodolphe Badinand établissait un lien entre la perspective du ‘’Saint-Empire européen arctique’’ (2) et le processus de réchauffement de la Terre :

 « Si le réchauffement planétaire se poursuit et s’accentue, dans quelques centaines d’années, la banquise aura peut-être presque disparu, faisant de l’océan polaire, un domaine maritime de toute première importance. En s’étendant sur les littoraux des trois continents qui la bordent, le Saint-Empire européen arctique, dans sa superficie idéale qui comprendrait, je le rappelle, l’Eurosibérie et les territoires septentrionaux de l’Amérique du Nord (Alaska, Yukon, Territoire du Nord-Ouest, Nunavut, Québec, Labrador, Terre-Neuve, Acadie, Provinces maritimes de l’Atlantique), le Groenland et l’Islande, détiendrait un atout appréciable dans le jeu des puissances mondiales. C’est enfin la transposition tangible dans l’espace du symbole polaire. Comme l’Empereur est la référence de l’Empire, notre Empire redeviendra le pôle du monde, le référent des renaissances spirituelles et identitaires de tous les peuples, loin de tout universalisme et de tout mondialisme. »

 J’ai repris ce thème à mon compte dans deux articles mis en ligne sur le site d‘Europe Maxima : ‘’À propos du réchauffement de la Terre’’ (12 avril 2007) et ‘’À propos de l’Eurosibérie’’ (20 avril 2007). Le premier de ces deux articles a été vivement critiqué par une interlocutrice. Celle-ci y a apporté une dizaine de corrections. Elle a également ajouté trois notes en annexe.

 Elle fait notamment observer qu’il y a environ 45 millions d’années, ‘’Paris était recouvert par une mer tropicale, avec des récifs de corail‘’. Elle nous rappelle aussi qu’au Magdalénien, soit il y a 12 300 ans, ‘’il y avait un campement de chasseurs de rennes à Pincevent, au confluent actuel de l’Yonne et de la Seine‘’.

 Ces remarques confirment que la Terre connaît une alternance de périodes très chaudes et de cycles de refroidissement. Le rythme de cette alternance étant très lent, je le compare à une respiration cosmique en me référant à la tradition hindoue. Selon celle-ci, un kalpa (un million d’années environ) correspond à un moment de la respiration de Brahma. J’explique cela dès le deuxième paragraphe du texte incriminé, mais en bas de page, lorsque je répète le mot ‘’respiration‘’, elle s’interroge : ‘’d’azote ? d’oxygène ?’’ Et elle ajoute sur un ton professoral : ‘’L’espace intersidérale est VIDE’’.

 Je pourrais douter de la bonne foi de mon interlocutrice, mais je ne lui fais aucun procès d’intention, alors qu’elle me fait celui d’avoir pour objectif prioritaire la polémique anti-R.T.B.F. Je ne reviens plus sur cette polémique, chère Madame, et je vous interpelle ainsi avec respect, tandis que votre ‘’cher Monsieur’’est lourd d’arrogance et de mépris.

 Pourtant, dès le début de la controverse, je me suis incliné devant la nécessité de reconnaître mes erreurs. Il faut savoir faire preuve d’humilité face à des personnes plus compétentes. J’ai confondu l’excentricité de l’orbite terrestre et l’obliquité de l’écliptique. J’ai manqué de rigueur dans l’approche des notions de déclinaison, latitude, distance angulaire, inclinaison de la Terre sur son axe.

 Je sais que ‘’toutes les planètes parcourent des ellipses‘’, mais à la lecture des ouvrages de Georges Ruchet (3), j’ai cru comprendre que, dans un lointain passé, elles avaient pu tourner circulairement autour du Soleil et que, dans un lointain avenir, elles pouvaient retrouver cette trajectoire originelle.

 Telle est en effet la question qui doit nous préoccuper principalement : celle du retour aux origines.

 Les interrogations subsidiaires qui en découlent sont les suivantes :

 1°) Le foyer originel de nos ancêtres boréens peut-il être localisé le long du littoral de l’océan Arctique pendant un cycle chaud ?

 2°) Existe-t-il, depuis environ 10 000 ans, un réchauffement naturel et continu de la Terre, indépendamment de celui généré de façon rapide et artificielle par l’industrialisation moderne ?

 Selon cette dame, ‘’le Groenland était vert au XIIIe siècle‘’. Aujourd’hui, il s’agit d’une île ‘’en grande partie recouverte de glace’’ (4). Faut-il voir dans ce contraste l’effet du ‘’courant du Groenland‘’, un courant marin froid qui se dirige du Nord vers le Sud le long de la côte orientale de l’île ?

 En note 4 de mon article ‘’À propos de l’Eurosibérie‘’, je mentionne de récentes recherches américaines et allemandes selon lesquelles un dérèglement du Gulfstream pourrait engendrer au XXIe siècle un refroidissement du climat européen.

 D’après notre attentive lectrice, un article de 1975 (récemment réactualisé par un blog) prévoyait ‘’un refroidissement terrestre dans les cinquante ans à venir‘’, c’est-à-dire en 2025. Je la crois volontiers, car je me souviens d’un journal télévisé où Jean-Claude Bourret évoquait l’hypothèse de certains climatologues en faveur d’une ‘’mini-glaciation’’ pour la décennie 1980.

 De tout cela se dégage l’impératif de la plus grande prudence en matière de prévision climatique. Notre rêve d’un empire européen circumpolaire doit être confronté aux réalités de la science astronomique et météorologique. Toutefois, ce rêve n’est pas exactement celui du Général de Gaulle : l’Europe ‘’de Brest à Vladivostok‘’, à laquelle elle semble très attachée. Car si le scénario de Rodolphe Badinand se vérifie, si la banquise disparaît sous l’effet du réchauffement (non ’’dans quelques centaines d’années‘’, mais dès 2040 selon certains prévisionnistes), la France ne sera plus qu’un pays désertifié sous-continental, géopolitiquement éloigné du Nord et assimilé au nouvel ensemble circumméditerranéen déjà très cher au cœur de Nicolas Sarközy.

 Notes

 1 : in ‘’Décomposition de la France‘’, texte inédit publié dans le recueil inédit Éclats barbares.

 2 : in ‘’Défense du Saint-Empire‘’, in Chroniques païennes, L’Âtre. La Lettre de la Domus, n° 35, octobre 2000. Repris dans Éclats barbares.

 3 : Georges Ruchet, La Lune noire, Le Soleil noir, Les Astres noirs, tous parus chez Dervy-Livres dans les années 1980.

 4 : Le Petit Larousse illustré, 2002, p. 1373.

 Article déjà paru sur le site : http://europemaxima.com 

 

Les Hyperboréens et la « barque du Soleil »

par Daniel Cologne

 Après la chute du Mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne, le territoire de l’ancienne R.D.A. devient le champ d’action privilégié des profanateurs de sépultures remontant à la Haute-Antiquité.

 Des pillards sévissent tout particulièrement dans la forêt est-allemande des environs de Halle, où les tombes sont saccagées avant que soient revendus au plus offrant les objets découverts : bijoux, épées, haches datant de l’époque où se développe la métallurgie du bronze (vers 1500 av. J.-C.).

 Parmi ces objets se trouve un disque de bronze incrusté d’or. Les incrustations dorées semblent dessiner le Soleil, la Lune, un groupe d’étoiles et deux mystérieuses lignes courbes.

 Découvert en 1999, le « disque de Nebra » est négocié à Bâle en 2002, mais la police helvétique arrête les trafiquants et permet au Musée de Halle d’abriter désormais le précieux vestige. L’histoire a déjà été racontée à deux reprises sur la chaîne télévisuelle Arte (Les secrets du disque stellaire, dernière diffusion le 17 juillet 2006).

 L’archéologie, l’astronomie, la chimie et la géologie unissent leurs efforts pour conférer au « disque de Nebra » la dimension d’une découverte capitale.

 L’objet représente les deux luminaires, la constellation des Pléiades et un arc relatif aux positions solsticiales du Soleil à la latitude de la région de Halle. Il date de 1600 av. J.-C. et constitue donc une représentation cartographique de la voûte céleste antérieure à celles de l’Égypte et de Babylone. Son minerai de fabrication a été extrait des Alpes autrichiennes, ce qui exclut l’hypothèse de son importation de la Méditerranée orientale. Bref, il atteste le haut développement intellectuel des Européens du Nord de l’âge du bronze et il taille en pièces le préjugé très répandu selon lequel la zone septentrionale de notre continent serait demeurée à l’état de sauvagerie guerrière et obscurantiste, tandis que l’Est du bassin méditerranéen se réserverait le privilège d’être une « fabrique à civilisations ».

 Une des deux énigmatiques lignes incurvées pourrait figurer la « barque du Soleil ». C’est ce qui a poussé un chercheur danois à postuler une importation du disque stellaire, de l’Égypte vers le Nord de l’Europe : hypothèse dont nous venons de découvrir le caractère non-fondé. Quant à l’historienne galloise des religions, elle en déduit un patrimoine symbolique commun à la terre des Pharaons et aux contrées septentrionales de notre continent.

 Toutefois, la « barque du Soleil » n’est-elle vraiment qu’un symbole ? Ne s’agit-il pas, au contraire, d’une réalité cosmique primordiale dont les mythologies dérivées (les dérives mythologiques ?) n’auraient conservé qu’une mésinterprétation, un peu comme les paradis des religions sont des échos symboliques dévalués des utopies réelles ayant fleuri en des temps très reculés sur les toits polaires de notre planète ?

 À l’époque où la Terre tournait circulairement autour du Soleil, celui-ci paraissait se déplacer autour de l’équateur terrestre (zéro degré de latitude Nord et Sud). Aux pôles (quatre-vingt-dix degrés de latitude Nord et Sud), le Soleil circulait au ras de l’horizon tout au long du cycle annuel-quotidien.

 Pourquoi l’héritage hyperboréen a-t-il conservé l’image de la « barque du Soleil », et non par exemple celle du « char de feu » enlevant Élie vers les cieux dans la tradition biblique ?

 Tout simplement parce qu’à l’opposé du continent antarctique du Pôle Sud, les lointains habitants du Pôle Nord vivaient sur quelques îles ou archipels parsemant l’océan Arctique. Le Soleil semblait donc se mouvoir, tel un navire, sur l’horizon maritime. Il en découle que les Hyperboréens étaient vraisemblablement un peuple de navigateurs. En tout cas, il ne faut pas s’étonner de la fréquence avec laquelle on retrouve l’insularité dans les descriptions de sociétés idéales léguées par les utopistes comme Bacon, More ou Campanella. Le souvenir de l’Hyperborée demeure vivace jusque dans une large part du patrimoine littéraire européen, à la lisière des temps modernes.

 

 

Article déjà paru sur le site : http://europemaxima.com
 

 

Sur nos origines hyperboréennes

 

par Daniel COLOGNE 

 Le débat sur le sens ou le non-sens de l’Histoire divise notre famille de pensée.

 À défaut de trouver au mouvement historique une direction générale perceptible à plus ou moins court terme, on peut lui attribuer une respiration de grande ampleur.

 Dans la tradition hindoue, le cycle dénommé kalpa et se déroulant sur près d’un million d’années est assimilé à un moment de la respiration de Brahma.

 Un million d’années : telle est approximativement la durée de l’ère glaciaire. Les quatre glaciations ne pourraient en être qu’une seule à l’échelle de la plus grande Histoire.

 Ainsi le mouvement historique pourrait-il se diviser en trois grandes étapes :

 • l’ère pré-glaciaire qui serait celle des Hyperboréens et de nos origines,

 • les quatre glaciations rassemblées en une seule,

 • l’ère post-glaciaire commencée il y a environ 12 000 ans, celle que nous vivons aujourd’hui, dont la part naturelle du réchauffement climatique est l’indicateur le plus éloquent, nonobstant sa part artificielle et nocive due à l’industrialisation.

 Durant l’ère pré-glaciaire, la Terre tournait autour du Soleil de manière circulaire, et non elliptique comme aujourd’hui.

 Du point de vue géocentrique, le Soleil semblait tournait autour de la Terre dans le plan de l’équateur.

 Ceci n’est évidemment qu’une hypothèse, mais si elle est fondée, la Terre était alors dominée par un climat de type équatorial.

 Le savant René Quinton évalue à quarante-quatre degrés Celsius la température moyenne terrestre de cette très lointaine époque où, corollairement, les pôles sont les seules régions habitables bénéficiant des chaleurs les moins fortes.

 La remarque vaut à la fois pour le Pôle Nord et le Pôle Sud.

 S’il est donc légitime de faire remonter à ces temps reculés l’origine de nos présumés ancêtres hyperboréens, il ne faut pas exclure la possibilité de l’existence d’Hypernotiens, « Peuple d’au-delà des vents du Sud », comme l’appelle Hérodote.

 D’où viennent les Hyperboréens qui occupent le Pôle Nord pendant l’âge pré-glaciaire ? Sont-ils des extra-terrestres venus d’une autre planète, des créatures de Dieu, des manifestations du Principe Suprême, le résultat de la transformation d’une autre espèce alors forcément disparue ?

 Mon intime conviction (avec tout ce qu’elle implique de modestie et d’humilité) me fait pencher vers la dernière des hypothèses énumérées. Elle m’éloigne ipso facto du « scientifiquement correct » que la paléontologie actuelle veut nous imposer : le berceau africain d’une humanité d’origine simiesque.

 Il serait toutefois prétentieux de balayer d’un méprisant revers de main les récentes découvertes sur Lucy et Toumaï. Des processus évolutifs conduisant de ces prétendues ancêtres à une certaine humanité peuvent s’insérer dans une « ligne du temps » qui reste à découvrir et où s’imbriqueraient également les migrations hyperboréennes ou, plus vraisemblablement hypernotiennes, de l’ère glaciaire.

 En effet, le refroidissement de la Terre, conséquence de « l’obliquité de l’écliptique », autrement dit de l’orbite désormais elliptique de la Terre autour du Soleil, ce refroidissement survenu il y a environ un million d’années a obligé les habitants des pôles à quitter leur foyer originel et à rechercher des régions à la température plus clémente.

 Selon René Quinton, les espèces supérieures sont celles qui ont répondu à ce défi de la glaciation en maintenant leur température interne à un degré très élevé. Exemple : l’homme, cependant inférieur à certaines variétés d’oiseaux migrateurs ayant conservé les quarante-quatre degrés qui constituent le sommet de l’échelle évolutive, à l’opposé des vingt-cinq degrés du lézard.

 René Quinton précise toutefois que l’homme possède une « origine australe ». Faut-il en déduire que le Pôle Nord n’aurait pas connu le même processus évolutif challenge-response (pour reprendre une expression d’Arnold Toynbee) que le Pôle Sud ? À moins que ce processus soit venu se surajouter à une transformation précédente, liée aux conditions cosmiques exceptionnelles des Pôles, où les cycles du jour et de l’année se confondent.

 Évidemment, pour que cette dernière hypothèse « tienne la route », il faudrait s’assurer que durant l’ère pré-glaciaire, la rotation de la Terre sur elle-même s’effectuait comme aujourd’hui, c’est-à-dire en vingt-quatre heures dans ses zones centrales et en une année à ses extrémités polaires.

 On voit la richesse du débat qui peut s’ouvrir et qui contraste avec la pauvreté de la dichotomie créationnisme biblique – évolutionnisme darwinien où le « scientifiquement correct » veut enfermer la recherche.

 Sur la Terre refroidie par la glaciation, la seule zone habitable est une ceinture équatoriale. Celle-ci est délimitée au Nord et au Sud par les tropiques, dont les latitudes sont vraisemblablement supérieures aux 23-24° actuels. Les Hyperboréens se fixent en Atlantide, à l’extrémité Nord de la ceinture tropicale. C’est pourquoi l’hypothèse de « l’Atlantide atlantique » (archipel des Bermudes ? îles Açores ?) me semble mieux fondée que celle de l’Atlantide méditerranéenne (Sentorin ?) ou celle d’Heligoland, au large du littoral danois de la mer du Nord.

 En Atlantide, on peut imaginer une rencontre des Hyperboréens et des Hypernotiens. Platon y fait allusion et un verset de la Genèse hébraïque semble apporter une confirmation (1). Alors, deux visions du monde se confrontent et se mélangent : la nostalgie hyperboréenne des origines et le culte hypernotien des racines.

 La tradition astrologique place le Nadir (ou Fond du Ciel) à l’origine de la journée et le solstice d’hiver à l’origine de l’année. Tous deux correspondent au Nord. Le Nadir est le point le plus bas de la course apparente du Soleil dans le cycle de la journée. Le solstice d’hiver est le moment du cycle annuel où il y a le moins de lumière, mais où la lumière ne peut plus que croître et entamer son combat victorieux contre les ténèbres.

 Si l’homo sapiens d’origine australe vit en conformité avec ses racines, dans un état de nature où prévaut la dimension terrestre, l’Hyperboréen aspire à un état de surnature en harmonie avec les lois cosmiques. Parmi celles-ci, en tous temps et en tous lieux, le Nord est le point cardinal où le Soleil se trouve le plus bas sur l’horizon et le solstice d’hiver est le moment annuel où viennent se mêler la tristesse de la lumière perdue et l’espérance de sa reconquête au détriment de l’obscurité. L’astrologie serait-elle la « structure absolue » par excellence ? L’Hyperboréen serait-il un homo vere sapiens, le détenteur de la sagesse la plus complète, le fondateur des cités dont les princes sont des savants ?

 La chronologie de Platon concernant l’engloutissement de l’Atlantide à la fin de l’ère glaciaire (9 000 av. J.-C.) est vraisemblable. Les Hyperboréens rescapés du cataclysme se mettent à la recherche de leur « patrie arctique », dont ils savent qu’avec le lent réchauffement climatique, elle sera dans un avenir lointain à nouveau habitable.

 Au cours de leurs pérégrinations, les Hyperboréens « auraient de cette façon posé les fondements de l’Égypte et des empires méso-américains » (2).

 Le même auteur écrit par ailleurs, avec une rare pertinence : « Si le réchauffement planétaire se poursuit et s’accentue, dans quelques centaines d’années, la banquise aura peut-être presque disparue, faisant de l’océan polaire, un domaine maritime de toute première importance. » (3)

 La vision prophétique de ce « Saint-Empire européen arctique » peut évidemment être discutée, mais elle constitue une des plus heureuses formulations du retour à l’âge d’or, dans la perspective à long terme dictée par la lente respiration de l’Histoire.

 Notes

 1 : Genèse, chapitre VI, verset 2 : « Les fils d’Elohim [Hyperboréens] virent que les filles des hommes [Hypernotiens] étaient belles, et ils en prirent pour épouses parmi toutes celles qu’ils choisirent. »

 2 : Rodolphe Badinand, « Notes dissidentes sur la notion de Tradition primordiale », en ligne sur le site : www.europemaxima.com/article.php3 ?id_article=176

 3 : Rodolphe Badinand, « Défense du Saint-Empire », L’Âtre, octobre 2000.

Article déjà paru sur le site : http://europemaxima.com