par Daniel Cologne
En 1910 paraît un livre intitulé Mission de l’Inde. Saint-Yves d’Alveydre y prétend avoir découvert, dans les contreforts de l’Himalaya, ‘’un centre initiatique mystérieux’’ dirigé par trois personnes incarnant les fonctions impériale, sacerdotale et royale (1).
À l’Imperium appartient le privilège de « parler avec Dieu face à face », ce qui peut aussi s’interpréter du point de vue cosmique. Le Sanskrit dyaus et le grec theos désignant ‘’Le ciel‘’, la fonction impériale consiste alors à comprendre le langage céleste (2).
Le détenteur de l’auctoritas (fonction sacerdotale) a le rôle de ‘’prévoir les événements de l’avenir‘’. Quant à la fonction royale (potestas), elle a pour mission de ‘’diriger les causes des événements‘’.
Saint-Yves d’Alveydre utilise peut-être Le procédé bien connu dans l’histoire littéraire de la pensée utopique (3) : prendre prétexte d’un récit de voyage pour décrire un gouvernement idéal. Même si l’auteur affabule et si l’Agarttha n’est que le produit de son imagination, son texte mérite d’être lu et médité.
Publié quatre ans avant le début de la Première Guerre mondiale (4) et à l’aube d’un siècle fertile en tragédies collectives (5), Le livre de Saint-Yves d’Alveydre est contemporain de la percée philosophique du bergsonisme (6) et d’une conception du temps comme ‘’création incessante d’imprévisible nouveauté’’
L’historien des idées se trouve là devant deux visions radicalement opposées de l’homme et du monde.
Dans un univers où le langage céleste s’est perdu (7) et où tout semble devenu possible, l’homme bergsonien ne dirige plus les causes des événements, mais veut imposer à ceux-ci la loi unique de sa volonté : totalement insoumise (dérive athée) ou assimilée à la ‘’volonté de Dieu’’ (dérive religieuse).
C’est à la même époque, au seuil des « années décisives » (Oswald Spengler), que se clôture le rêve léopoldien que j’ai déjà évoqué ici à plusieurs reprises : bâtir Bruxelles sur un modèle cosmique. Léopold II meurt en 1909. On peut légitimement s’interroger sur l’existence parallèle de certaines forces visant à faire de la future capitale de l’Europe une antipolis reflétant l’image du chaos.
Charles-Quint ( 1500 – 1558 ) fait de Bruxelles sa capitale impériale qu’il dote d’un canal la reliant à Anvers. La ville est toujours traversée par la Senne, dont le nom est curieusement proche de la Seine de Paris et dont le cours contourne un îlot comparable à ceux de la Cité et de Saint-Louis. La Senne est voûtée en 1866. Les travaux sont réalisés par une compagnie britannique. Désormais, la rivière traverse Bruxelles de manière souterraine, après avoir pris sa source près de Soignies (localité voisine de Hal) et avant de se jeter dans la Dyle non loin de Vilvoorde. La Dyle est un affluent de l’Escaut qui arrose Malines (8).
Bruxelles appartient donc au bassin oriental de l’Escaut. C’est une cité doublement scaldéenne par le canal qui la relie à l’estuaire anversois du fleuve et par l’affluent (ou plus exactement le sous-affluent) qui la traverse. Mais depuis le voûtement de la Senne, Bruxelles est une des rares grandes villes européennes à ne pas être irriguée par ce que Gérard de Nerval (1808 – 1855) considère comme les symboliques mais indispensables vaisseaux sanguins qui font battre le cœur des métropoles : les cours d’eau.
Sous Léopold Ier (1790 – 1865), le rallongement du canal jusqu’à Charleroi en 1832 et la première ligne ferroviaire d’Europe continentale (Bruxelles – Malines en 1835) sont deux événements majeurs du début de ce règne. La gare bruxelloise de départ se situe à proximité du canal. La seconde moitié du XIXe siècle voit l’extension du réseau de voies ferrées. L’industriel Jean Dubrucq initie également un vaste chantier visant à doter Bruxelles d’un port de mer. Vers 1870, la capitale du tout jeune Royaume de Belgique possède deux gares : Bruxelles-Nord et Bruxelles-Midi. Toutes deux sont en impasse, ‘’à rebroussement’’, comme on dit dans le jargon ferroviaire. Les trains s’y arrêtent et rebroussent chemin, comme dans les grandes gares parisiennes.
Léopold II règne sur la Belgique à partir de 1865. Cette date inaugure un siècle d’urbanisme caractérisé, dans la capitale, par la concurrence exacerbée de deux tendances contradictoires. Ainsi le terme ‘’’brumisation’’ devient-il péjoratif dans les écoles d’architecture, où l’on désigne de la sorte une urbanisation incohérente.
Selon un premier axe géographique au centre de la cité, le projet de relier les deux gares par une jonction souterraine est conçu dès la fin des années 1800. Le chantier est interrompu par les deux guerres mondiales, mais aussi en temps de paix, pendant de longues périodes de suspension qui donnent du centre-ville une image surréaliste de travaux en attente. La ‘’jonction Nord – Midi’’ est inaugurée en 1951 par le roi Baudouin Ier à peine intronisé. Bruxelles a désormais une ‘’gare centrale’’
Parallèlement, l’axe Nord – Sud du canal Anvers – Charleroi coupe la ville en deux, laissant sur son côté Est le Bruxelles intra muros (diverses enceintes dont ne subsistent que quelques portes) et des communes majoritairement bourgeoises (9), et rejetant sur son flanc Ouest des localités à population surtout issue de la classe laborieuse. Voie d’eau artificielle, le canal se substitue à la Senne et à son cours naturel.
Un troisième éventrement des faubourgs accompagne la création d’un chemin de fer de ceinture. Celui-ci est d’abord tracé sur le pourtour occidental de la ville. La Gare de l’Ouest entre en service en 1872. La zone Ouest entre la voie ferrée et le canal voit se développer un tissu industriel d’une telle densité qu’une de ses parties reçoit le surnom de « petit Manchester ».
Remarquons que la symbolique traditionnelle attribue le côté Ouest aux travailleurs et que Léopold II lui-même fait aménager une gare spéciale au château de Laeken, sur la ligne des gares de l’Ouest et de Tour et Taxis (10). Dans ce processus d’urbanisation, on observe donc parfois un mélange équivoque de tradition et de modernité.
Le projet originel de Léopold II concernant l’occupation des quatre points cardinaux est en accord total avec la symbolique traditionnelle : la royauté au Nord (château de Laeken), le triomphalisme guerrier à l’Est (les Arcades du Cinquantenaire), l’ascension sociale de la bourgeoisie et de son ‘’État de Droit’’ (Palais de Justice au Sud), et enfin le Panthéon qui aurait dû occuper l’Ouest, point cardinal lié au souvenir des défunts.
Il s’agit même d’une conception traditionnelle « gibeline », si je puis me permettre cet anachronisme, puisque le pouvoir royal est non seulement temporel, mais aussi spirituel dans le sens cosmique du terme (conformité à un respir universel). Absent au départ, le point de vue ‘’guelfe’’ (spiritualité de type religieux) s’introduit dans le projet à la faveur de l’édification d’une basilique à l’Ouest.
Il faudrait encore évoquer le ‘’plan Manhattan’’ (1970) réaménageant les alentours de la Gare du Nord en une concentration de gratte-ciel à vocation commerciale (World Trade Center sur le modèle new-yorkais), ainsi que l’émergence du ‘’quartier européen’’ dans des communes du Sud-Est à nette majorité francophone. On doit également tenir compte de la dimension multiculturelle acquise par la zone Ouest à la suite des dernières vagues d’immigration.
Peut-être aurai-je l’occasion de revenir sur l’étroite imbrication des problèmes communautaires, linguistiques, politiques, socio-économiques et urbanistiques à Bruxelles.
Dans les réflexions trop sommaires qui précèdent, j’ai surtout voulu attirer l’attention sur l’existence de deux tendances contradictoires dans l’aménagement du territoire bruxellois, de ses ensembles architecturaux, de son tissu industriel, de ses voies d’eau, de ses ‘’paysages ferroviaires’’ (Joseph Delmelle). De Bruxelles, on a pu dire que c’est ‘’une ville modelée par le rail’’ (Thierry Demey). Mais c’est aussi une ville ’’ baroque‘’ (Pierre Mertens) en raison de cette concurrence effrénée entre le souci d’harmonie avec les rythmes cosmiques et la confiance excessive en une volonté décuplée par les conquêtes de la technique.
Ainsi se dégage de Bruxelles une impression de mystère et d’étrangeté. Deux créateurs de bande dessinée s’en sont inspirés. Dans le décor glauque et pestilentiel d’une Senne que l’on a aussi emmurée pour des raisons d’hygiène, tandis que Joseph Poelaert (décédé en 1879) meurt fou de n’avoir pas pu faire ériger sa Pyramide au Sud de la ville et son Palais de Justice idéal, Benoît Peeters et François Schuiten imaginent un Bruxelles hanté et finalement dévoré par son double (11).
Notes
1 : Cf. René Guénon, Le Roi du Monde, Paris, Gallimard, 1958, pages 31 et suivantes. Les trois personnages sont appelés en sanskrit le Brahâtmâ (ou Brahmâtmâ, dénomination exacte selon Guénon), le Mahâtmâ et le Mahânga. Ce sont les dirigeants de l’Agarttha.
2 : Certains corps célestes sont lumineux par eux-mêmes (soleil, étoiles), d’autres ne font que refléter la lumière (lune). Les planètes se meuvent selon une cyclologie à plusieurs vitesses. En astrologie, certaines distances angulaires sont harmoniques, d’autres dissonantes. Le ciel nous parle toujours d’inégalités et d’hiérarchies se résolvant dans une unité organique.
3 : Cf. Raymond Trousson, Voyages aux pays de nulle part, Éditions de l’Université Libre de Bruxelles, plusieurs fois réédité depuis 1968. Dans cette ‘’histoire littéraire de la pensée utopique‘’, l’auteur adopte l’étymologie ou-topos. Personnellement, je préfère la racine eu-topos, l’utopie étant alors un lieu bien concret où sont réunies les conditions pour être « bien ».
4 : Un nombre croissant d’historiens considèrent les deux guerres mondiales comme un seul et même conflit, une ‘’nouvelle guerre de Trente Ans‘’, tels que Dominique Venner et Rodolphe Badinand.
5 : Après 1945, les conflits subséquents liés aux décolonisations et la question insoluble du Moyen Orient autorisent peut-être à parler, pour l’ensemble du XXe siècle, d’une ‘’nouvelle Guerre de Cent Ans’’.
6 : Henri Bergson (1859 – 1941) publie Matière et Mémoire en 1896 et L’Évolution Créatrice en 1907.
7 : En langage théologique, Georges Bernanos écrit que ‘’Dieu s’est retiré‘’.
8 : Ici même, j’ai déjà eu l’occasion de souligner l’importance de Malines, notamment au sein de l’archevêché de Malines – Bruxelles où siège le primat de Belgique. Quant à l’arrondissement électoral de Bruxelles – Hal – Vilvoorde, les Belges connaissent sa valeur de pierre d’achoppement dans les tensions linguistiques.
9 : Les communes d’Uccle et de Woluwe-Saint-Lambert figurent parmi les vingt-cinq communes les plus riches de Belgique.
10 : Du nom de la famille de Torre et Tassis, à laquelle Charles-Quint confie la création du réseau des postes impériales en 1517.
11 : Brüsel, collection « Les Cités Obscures ». Poelaert nomme son monument « le Palais des trois Pouvoirs ».
Artcile déjà parue sur le site : http://europemaxima.com