par Daniel COLOGNE
qui analyse le livre de Roland PIRARD : Adolphe Hitler, Sa véritable histoire, Paris, Editions Grancher, 2007.
L’auteur dévoile son objectif dès les quelques lignes d’introduction. Il veut décrire son personnage dans toute sa complexité. Il entend ne négliger aucun aspect d’une idéologie généralement abordée comme un « sujet très passionnel » et réduite à ses aspects racistes et génocidaires.
« Je crois qu’au XXIème siècle, il faut que le phénomène national-socialiste retrouve sa place dans l’Histoire, avec tous ses éléments constitutifs ». (C’est moi qui souligne).
L’approche de Roland Pirard est donc globale tout en se doublant d’une minutie chronologique et d’un souci du détail qui forcent l’admiration du lecteur. Le dernier tiers de ce volumineux ouvrage est une relation presque quotidienne de la Seconde Guerre Mondiale depuis le franchissement de la frontière polonaise par la Wehrmacht (1er septembre 1939 à 4h45) jusqu’à la capitulation japonaise du 2 septembre 1945.
Six années racontées en cent cinquante pages : il était difficile à l’auteur de reproduire une pareille narration pour la mise en place de l’univers concentrationnaire et l’exécution de la « solution finale ». Des centaines de livres ont été consacrées à l’Holocauste et les historiens semblent parfois oublier que le IIIème Reich avait une politique économique et sociale, agricole et industrielle, diplomatique et sanitaire.
Il faut féliciter Roland Pirard d’avoir privilégié ces thèmes somme toute peu explorés tandis que la plupart de ses collègues n’appréhendent le nazisme qu’à travers sa « systématisation de l’horreur ». (Nikos Vardhikas).
Les choix thématiques de l’auteur n’impliquent pas son désintéressement face au sort des Juifs déportés. Roland Pirard énumère les camps d’extermination dans l’ordre chronologique de leur mise en service : Kulmof, Auschwitz-Birkenau, Belzac, Sobibor, Treblinka, Maidanek – autant de noms qui évoquent les très sombres heures de l’histoire allemande et européenne. Car l’auteur ne manque pas de préciser : « Les déportations eurent parfois lieu avec l’appui enthousiaste de certaines autorités des pays occupés, notamment de la France de Vichy. En Pologne (pays très marqué par l’antisémitisme avant la guerre) aussi, des autorités locales collaborèrent avec beaucoup de bonne volonté à la déportation des Juifs » (p.208).
Roland Pirard adopte le terme « antisémitisme » par commodité tout en précisant, à plusieurs reprises, que ce vocable est impropre à désigner la judéophobie. Les Arabes sont aussi des Sémites. Logiquement, l’antisémitisme implique autant la haine des Arabes que le rejet des Juifs.
Ainsi le socialiste et « progressiste » belge Edmond Picard fut-il un antisémite cohérent, à la fois anti-arabe et anti-juif (Aryanisme et Sémitisme, brochure publiée en 1908).
Mais revenons au propos initial de l’ouvrage. Il s’agit d’abord d’une biographie. Le titre est explicite. Roland Pirard débusque donc, chez Hitler, derrière l’animal politique, et par delà sa diabolisation, le visage humain d’un adolescent en conflit avec son père, d’un orphelin précoce, d’un soldat d’octobre 1918 qui « subit une attaque britannique au gaz ypérite » (p.41) et reçoit « une distinction rarement accordée à un caporal » (Croix de fer de Première classe, p.40), d’un adulte qui souffre du mal de mer, aime les chiens, mange végétarien, mais tolère que ses convives consomment de la viande.
Le contentieux qui oppose le jeune Adolphe à son père concerne son désir de devenir artiste-peintre. Alois Hitler méprise cette prétendue vocation. « Le vieil homme ne croit qu’aux valeurs sûres, comme le fonctionnariat qui lui a permis de s’élever socialement, et il compte bien user de son autorité pour imposer à son fils la carrière qu’il lui destine. Adolf est cependant de plus en plus rebelle à toute contrainte, que ce soit celle de son père ou celle de l’école » (p.19).
En dépit de deux échecs au concours d’entrée à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, Hitler s’accroche à son rêve. Durant l’hiver 1910, à l’approche de son vingt-et-unième anniversaire, il peint et vend des cartes postales avec la complicité d’un ami nommé Reinhold Hanisch. Les deux jeunes gens vivent au Männerheim, un foyer d’accueil viennois financé par des familles juives (Rothschild et Gutmann). « Il semblerait même que ce soient surtout des commerçants juifs qui aient acheté une grande partie des peintures d’Hitler : les Morgenstern, Landsberger, Altenberg » (p.33).
Le jeune Hitler de la première décennie du XXème siècle n’est pas antisémite. Il exprime sa reconnaissance au docteur Bloch, médecin juif qui soigne sa mère Klara décédée en 1907. Hitler a perdu son père en 1903. A l’âge de 18 ans, il n’a plus de parents. Son état de tristesse et d’effondrement psychologique est tel que le docteur Bloch déclare n’avoir jamais vu cela dans sa pourtant longue carrière de médecin (p.24).
En atteignant l’âge mûr, Hitler se découvre, hormis la politique, un autre centre d’intérêt artistique : l’architecture. Celle-ci prend le relais de la peinture dans les préoccupations esthétiques du quadragénaire, qui « projetait de rebâtir Berlin dans un style monumental inspiré par le classicisme de la Rome antique, ainsi que Linz où il voulait plutôt un retour à l’art baroque » (p.243).
Roland Pirard le rappelle : Hitler est né dans la région de Linz, « à Braunau sur l’Inn, le 20 avril 1889 à 17h30 » (p.15). La bipolarité Linz-Berlin dans l’utopie architecturale d’Hitler reflète la dualité classique-baroque, source du génie artistique européen. Tout le parcours intellectuel et politique hitlérien s’articule autour de quelques grandes dualités que la recherche de Roland Pirard met fréquemment en exergue.
Une lecture d’adolescent fait prendre à Hitler conscience « du caractère dual de la situation politique de ceux qui sont de culture allemande » (p.20, c’est moi qui souligne).
Les Allemands vivant dans l’Empire austro-hongrois des Habsbourgs sont séparés de leurs « frères de culture » qui résident dans le IIème Reich bismarckien fondé en 1871.
Dans l’esprit d’Hitler, la bipolarité Vienne-Berlin trouve en Münich un élément médiateur. C’est dans une unité d’infanterie bavaroise qu’il s’engage pour la guerre 1914-1918 et la Bavière est le théâtre de l’ascension du NSDAP.
Hitler est un adversaire résolu de l’Empire austro-hongrois auquel il reproche un cosmopolitisme servant d’alibi à la dépréciation de la germanité et au favoritisme pro-slave.
Son aversion d’avant 1914 pour la monarchie bicéphale habsbourgeoise n’a d’égale que son acharnement à démanteler la Tchécoslovaquie d’après 1918, où la population allemande de la région des monts Sudètes est méprisée comme autrefois.
Hitler est un ennemi des Habsbourgs, ce qui le rapproche de la France, mais surtout des Britanniques, pour lesquels il éprouve un sentiment de fraternité raciale.
C’est une autre bipolarité que l’on trouve à la racine de la géopolitique hitlérienne. Il s’agit d’une dualité anglo-allemande. Certes, la conquête orientale de « l’espace vital » doit contre-balancer la vaste étendue territoriale de l’U.R.S.S. et des Etats-Unis, mais elle doit également servir de contrepoids à la domination maritime de la Grande-Bretagne et à son immense Empire colonial d’Inde et d’Afrique. Pendant de nombreuses années, le rêve géopolitique d’Hitler a été un grand espace européen partagé entre le puissance allemande continentale et la puissance britannique d’outre-mer, une conciliation de la thalassocratie et du continentalisme, avec pour corollaire la complémentarité de deux types de démocratie. D’un côté la démocratie anglaise de la most loyal opposition. De l’autre une démocratie enracinée dans le vieux droit germanique et reposant sur l’élection libre d’un chef. Deux facettes de l’esprit européen, tout aussi éloignées du simulacre jacobin français que de la cacophonie du Reichsrat viennois des années 1910, où Hitler, jeune spectateur déçu, prend la mesure des dérives du parlementarisme et puise son dégoût des pseudo-démocraties.
Autre dualité nourrissant la pensée du jeune Hitler et alimentant son antisémitisme : d’un côté les Juifs assimilés qui sont de bons médecins, financent des projets humanitaires et achètent ses tableaux ; de l’autre les Juifs qui arpentent les rues de Vienne en costume traditionnel, refusent de s’intégrer et sont protégés dans l’Empire des Habsbourgs, car la plupart sont issus de la Russie tsariste où ils ont subi les premiers pogroms.
Jusque dans les années 1930 et après sa prise du pouvoir, Hitler encourage une certaine modération de l’antisémitisme. Il intervient personnellement pour que soit appliqué l’accord dit Haavara (transfert en hébreu). Selon cet accord d’août 1933, des Juifs peuvent quitter l’Allemagne pour la Palestine à condition de « verser l’équivalent de leur fortune sur un compte d’une banque de transfert en Allemagne » (p.199). Ces Juifs de Palestine peuvent ainsi acheter des marchandises en Allemagne. Cela fait marcher l’économie allemande, objectent les sionistes. Mais en Allemagne aussi, Haavara est critiqué comme susceptible de favoriser la création d’un Etat juif en Palestine. Entre 1933 et 1939, 50.000 Juifs allemands émigrent en Palestine au titre de la Haavara.
Il est difficile de recenser tous les points sur lesquels Roland Pirard rétablit une vérité disparue de l’horizon borné des historiens conformistes. Je me contenterai donc de citer quelques exemples tirés des différents chapitres où il est question des rapports du national-socialisme avec les églises, la franc-maçonnerie, les Juifs, l’économie de guerre, la politique sociale et les réalisations infra-structurelles.
« Les autoroutes allemandes s’intégraient parfaitement dans le paysage, des architectes paysagistes ayant participé à leur construction, et elles suscitaient l’admiration des Allemands comme des étrangers. Les ingénieurs avaient veillé à ne pas casser les perspectives et à respecter l’environnement (…). Contrairement à une légende tenace, l’objectif principal de la construction des autoroutes n’était pas militaire. En effet, si cela avait été le cas, elles auraient été surtout construites à l’Est de l’Allemagne, puisque c’est là qu’Hitler voulait conquérir son « espace vital ». L’armée était d’ailleurs au début réticente à la construction des autoroutes, car elle craignait que le budget fût dégagé au détriment du réarmement » (p.194, c’est moi qui souligne).
Roland Pirard lie la croissance de la production allemande d’armes à « la montée en puissance d’Albert Speer, qui devint ministre de l’Armement et des Munitions en février 1942 » (p.220).
L’auteur rappelle que la création de ce ministère remonte seulement au 17 mars 1940. Jusqu’à cette date, « la production des biens de consommation n’avait pas été sacrifiée au profit de la production d’armes » (…). Contrairement à ce que l’on croit généralement, l’Allemagne commence la guerre en 1939 sans disposer d’une armée et d’équipements militaires formidables » (Ibid., c’est moi qui souligne).
Par delà les « tracasseries » infligées aux loges maçonniques souvent obligées de « s’auto-dissoudre », il est opportun de rappeler que « certains francs-maçons collaborèrent cependant avec le régime national-socialiste, notamment Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank (1933-1939) et ministre de l’Economie (1935-1937) » (p.170).
De même, il n’est pas superflu de se remémorer la division des protestants face à la montée du parti national-socialiste et l’arrivée d’Hitler au pouvoir : « chrétiens allemands » favorables à « l’introduction de principes völkisch dans la théologie » (p.165), « Eglise confessante » souhaitant le retour aux sources juives du Christianisme et elle-même déchirée entre modérés et radicaux. Par le biais de son ministre des Eglises du Reich (Hans Kerrl nommé le 16 juillet 1935), Hitler tente d’unifier les protestants d’Allemagne, mais le Führer et son ministre se heurtent « à l’opposition d’Himmler, Bormann et Rosenberg qui voulaient extirper purement et simplement le christianisme d’Allemagne, peu importait qu’il fût catholique ou protestant » (Ibid.).
Quant au Pape Pie XII, ex-cardinal Pacelli signataire du concordat de 1933 avec le vice-chancelier von Papen, il « n’était certes pas favorable au national-socialisme, mais il n’en était pas moins plutôt germanophile » (p.168).
La « prudente réserve » du Vatican assure la transition pour évoquer la « question juive » et apporter, dans le sillage de Roland Pirard, à cet épineux dossier, quelques pièces destinées à rafraîchir la mémoire sélective de l’historiographie des vainqueurs.
J’ai parlé plus haut de l’accord dénommé Haavara. « Jusqu’en 1938, » écrit l’auteur, « les Juifs ne furent pas exclus de la vie des affaires parce que le régime ne voulait pas compromettre la reprise économique » (p.201).
La tristement célèbre « Nuit de Cristal » (du 9 au 10 novembre 1938) fut déclenchée par un discours particulièrement haineux de Goebbels, après l’attentat parisien commis par le jeune Juif Herschel Grynzpan contre Ernst vom Rath, diplomate allemand de 29 ans, troisième secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Le décès de vom Rath « coïncidait par hasard avec l’anniversaire du putsch manqué d’Hitler en 1923. Ce fut à Munich, où il commémorait le putsch, qu’Hitler apprit la nouvelle de la mort de vom Rath. Il ne fit aucune remarque particulière et n’attribua pas de motifs politiques à cet attentat » (p.205).
Les parents de Grynzpan étaient morts de faim ou de froid entre l’Allemagne, d’où ils avaient été expulsés le 27 octobre 1938, et la Pologne, qui avait provisoirement fermé ses frontières, partageant ainsi la responsabilité de l’errance de cette famille.
Cette même Pologne proposa de transférer ses Juifs à Madagascar. C’était le 8 juillet 1938, à la conférence d’Evian, où l’Australie, réputée grande terre d’immigration, refusa carrément d’accueillir les Juifs avec des arguments de type raciste.
Voici quelques autres faits à remettre dans les mémoires. La Palestine est sous protectorat britannique. En 1941, les attentats anti-britanniques du Stern et de l’Irgoun, groupes terroristes juifs, ont cessé. Cependant, quelques sionistes du Stern, dont un certain Ithzak Shamir, font remettre à un diplomate allemand de Beyrouth « un memorandum soulignant que la création en Palestine d’un Etat ethnique juif (sur des bases ethniques comparables à celles en vigueur en Allemagne), qui serait allié au IIIème Reich, contribuerait à renforcer la présence allemande au Proche-Orient » (p.209). Berlin ne donne aucune suite à cette proposition contemporaine de l’affrontement d’Afrique du Nord entre les Britanniques et la coalition italo-allemande. C’est l’époque où Rommel arrive en Libye.
En février 1944, un certain Menahem Begin incite l’Irgoun à reprendre les attentats anti-britanniques. Certes, les Allemands et les Italiens ont alors perdu l’Afrique du Nord, mais la guerre est loin d’être finie. « L’Irgoun devint ainsi l’allié objectif d’Hitler » (p.210).
Roland Pirard consacre 24 pages et 9 sous-chapitres à la politique sociale du IIIème Reich, dont je retiendrai comme éloquentes illustrations : « l’importance de la paysannerie » et le retour aux sources de « l’ancien droit germanique » (p.189) sur le plan agricole ; la réduction spectaculaire du nombre de chômeurs (p.186) ; le Front Allemand du Travail qui « allait constituer un ferment psychologique pour améliorer les conditions de travail dans les entreprises » (p.184) ; la loi sur l’organisation du travail national (20 janvier 1934) visant à « éduquer le peuple allemand dans l’esprit communautaire » (p.178).
Je ne veux pas clore ce chapitre social sans insister sur « la politique de santé » (p.188) et sur ses aspects étonnamment précurseurs : dépistage des cancers, de la silicose et de la tuberculose ; campagnes contre le tabagisme, l’alcoolisme et les colorants alimentaires ; promotion des herbes médicinales ; liens établis par la recherche entre le tabac et le cancer du poumon, entre l’amiante et le cancer de la plèvre.
Le chapitre XII, intitulé Les idées politiques d’Hitler et synthétisé en 12 pages, constitue la plus surprenante partie du livre de Roland Pirard. Il nous y présente un Hitler républicain, rationaliste, scientiste, « dingue de la technique » (p.236), selon les propres termes du Führer.
Selon l’auteur, la pensée d’Hitler ne recèle aune trace de l’occultisme romantique se référant à une germanité mythique qui serait héritière d’un âge d’or. Si une telle idée a pu s’insinuer dans le national-socialisme, ce serait par l’intermédiaire d’un Himmler ou d’un Rosenberg, pour le « mysticisme » desquels le Führer « manifestait un mépris goguenard » (Ibid.).
La seule antiquité qu’Hitler aurait admiré serait celle de Rome, historiquement bien concrète. Il partageait cette admiration avec de nombreux révolutionnaires français de 1789 et si l’on ajoute à cela le culte de la Raison, la fascination de la techno-science, le sentiment anti-religieux et une certaine forme de panthéisme (seule la Nature permettant d’accéder au divin), on aboutit à ce constat pour le moins inattendu : Hitler est un « continuateur des Lumières (p.237), « un héritier de la Révolution française » (p.232).
Hitler est habité en permanence par la hantise de la tabula rasa. Certes, il vénère son aîné Mussolini, le républicain romain, mais il lui reproche ses compromis avec l’Eglise catholique et la monarchie. Les réactionnaires attachés à des formes surannées de gouvernement lui inspirent in fine un dégoût qui devient de la véhémence lorsque, teintée d’intégrisme religieux, la contre-révolution sert les intérêts capitalistes au détriment des ouvriers et des paysans. En février 1945, il juge sévèrement l’Espagne franquiste : « un régime de ploutocrates tenus en laisse par les curés » (p.241).
Roland Pirard nous emmène à la découverte d’un Hitler doté du sens de l’équilibre entre l’économie de marché et la planification, l’essor industriel et l’exigence écologique, le darwinisme social et l’impératif de justice.
L’auteur n’a pas tort d’établir une filiation entre la Rome antique, la Révolution française et le national-socialisme. Encore faut-il débattre des effets pervers d’une telle généalogie politique. Caton décrétait : « Il faut détruire Carthage ». Les Conventionnels proclamaient : « Il faut détruire la Vendée ». Ne peut-on pas voir dans ces propos incendiaires des « solutions finales » ante litteram ?
Car en fin de compte, si Hitler a façonné un national-socialisme à la pointe de la modernité, et par delà l’objectivité louable de l’historien qui s’interdit de juger, on est en droit d’épingler quelques tares que le IIIème Reich partage avec les courants idéologiques dominants des deux derniers siècles. J’en retiens deux principales : le retour insidieux de « l’égalitarisme » au travers de la « théorie de la communauté du peuple » (p.233) et la conception quantitative de l’Empire comme « grand espace économique » (p.218).
Hitler se réfère symboliquement au Saint Empire médiéval en donnant à son offensive anti-bolchévique du 22 juin 1941 le nom de code « Opération Barberousse ». Mais son idée impériale ne repose plus du tout sur cette volonté de concilier l’universel et le particulier, l’unité et la diversité, l’affirmation de Soi et l’ouverture à l’Autre, dont on observe encore la trace chez les Habsbourgs, et même dans le IIème Reich bismarckien. L’Empire allemand de 1871 est encore une mosaïque de petits royaumes jouissant d’une certaine autonomie et c’est d’ailleurs au roi Louis III de Bavière qu’Hitler demande en 1914 son incorporation militaire.
Avec Hitler, le Reich devient une simple immensité territoriale offrant des débouchés et assurant l’autarcie. Le ciment de ce grand « espace vital » est la germanité conçue comme un ensemble qualitatif, indépendamment de toutes les déterminations qui peuvent y introduire une fracture et générer des tensions internes.
A l’instar de tous les populismes et les communautarismes reposant sur la seule base de l’homogénéité raciale ou ethno-culturelle, le national-socialisme est in fine une idéologie égalitaire qui, dans l’absolu, postule qu’il suffit d’être Allemand pour échapper à tous les facteurs de corruption d’une société : lâcheté, égoïsme, volonté de puissance, sclérose intellectuelle, etc … Par delà l’affirmation de l’identité germanique, voire la prétention des Allemands de surpasser les autres peuples, le « naturel qui revient au galop » est l’égalitarisme, l’idée absurde mais typiquement moderne qu’il y a équivalence entre tous les « enfants de la patrie ». Ainsi deux hymnes nationaux – la Marseillaise et le Deutschland über alles – célèbrent-ils finalement les deux faces d’une même aberration.
Je suis conscient des lacunes de la présente recension. J’estime notre lectorat suffisamment familier de l’histoire de l’entre-deux-guerres pour ne pas m’apesantir sur la République de Weimar, la Munich de 1920 dirigée par les conseils d’ouvriers et de soldats, l’incarcération d’Hitler après le putsch raté de 1923, les circonstances de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la « Nuit des Longs Couteaux » (1934), l’annexion de l’Autriche (1938), le pacte germano-soviétique (1939) devant laisser à Hitler les coudées franches en Pologne.
Il m’a paru plus intéressant d’attirer le regard sur des faits moins notoires, comme par exemple la duplicité des sionistes en 1941 et 1944 : proposition d’alliance faite à l’Allemagne alors que les Britanniques n’ont pas encore remporté les batailles de Tobrouk et d’El-Alamein ; reprise des attentats anti-britanniques alors que la guerre n’est pas finie. Tout cela sous l’impulsion de deux futurs premiers ministres du futur Etat d’Israël. C’est dans ce genre de rappels que Roland Pirard donne la mesure de son historiographie non-conformiste, de même que dans sa présentation du IIIème Reich comme un régime ultra-révolutionnaire, ultra-moderne, anti-traditionnel au sens où l’entendent les traditionalistes intégraux (Guénon, Evola). On est ainsi aux antipodes de l’amalgame stupide et anachronique avec « l’extrême droite » d’aujourd’hui.
S’appuyant sur de nombreux extraits de Mein Kampf (dans la version française des Nouvelles Editions Latines), sur plus de trente livres en langue française et plus de soixante ouvrages en langue étrangère, Roland Pirard nous offre une biographie et une analyse politique incontournables par toutes celles et tous ceux qui souhaitent revisiter le parcours d’Hitler et l’idéologie nationale-socialiste sans a priori. Une telle démarche ne postule pas la moindre complaisance envers le « révisionnisme », auquel l’auteur consacre neuf lignes en ne mentionnant que Robert Faurisson. En outre, l’examen de l’hitlérisme et du IIIème Reich dans l’optique d’une véritable « pensée libre » ne dispense nullement de s’interroger sur les raisons profondes pour lesquelles l’un et l’autre sont les symboles de l’horreur absolue et risquent de le rester encore pendant plusieurs générations.
Article paru précédemment sur le site http://www.europemaxima.com